Alors que le gouvernement de Mark Carney affirme avoir repris le contrôle de l’immigration canadienne, son nouveau budget prévoit des mesures exceptionnelles qui pourraient porter le nombre d’admissions de résidents permanents à un sommet historique en 2027. Selon des informations obtenues par Clayton DeMaine, de Juno News, le cabinet de la ministre fédérale de l’Immigration a confirmé que jusqu’à 282 000 admissions supplémentaires pourraient s’ajouter à la cible officielle de 380 000 résidents permanents. Un écart considérable qui soulève de nouvelles questions sur la transparence du gouvernement libéral et sur sa volonté réelle de réduire les seuils d’immigration.
Le chef du Parti conservateur du Canada, Pierre Poilievre, a vivement dénoncé cette situation vendredi, accusant le premier ministre Mark Carney de dissimuler une hausse massive de l’immigration dans son budget déposé le 5 novembre. Selon La Presse canadienne, dans un reportage de David Baxter, le chef conservateur estime que les mesures annoncées pourraient permettre au Canada de dépasser largement les records établis sous Justin Trudeau, au moment même où le pays continue de composer avec une crise du logement, des difficultés d’accès aux soins de santé et un marché du travail fragilisé.
Des admissions exceptionnelles qui s’ajoutent aux cibles officielles
Dans son budget de 2026, le gouvernement fédéral présente un plan d’immigration qui semble, à première vue, confirmer le ralentissement amorcé au cours des dernières années. Ottawa prévoit accueillir 380 000 résidents permanents par année entre 2027 et 2029, auxquels s’ajouteraient 370 000 nouveaux résidents temporaires annuellement. Ces objectifs demeurent nettement inférieurs aux sommets atteints sous Justin Trudeau, alors que le Canada avait admis 483 655 résidents permanents en 2024, un record historique. Le gouvernement Carney présente ainsi ces nouvelles cibles comme la preuve de sa volonté de ramener l’immigration à des niveaux plus soutenables, permettant notamment aux infrastructures publiques et au marché immobilier de rattraper la croissance démographique des dernières années.
Toutefois, les documents budgétaires révèlent également une mesure exceptionnelle visant à faciliter l’obtention de la résidence permanente pour un maximum de 200 000 personnes se trouvant déjà au Canada, d’ici la fin de 2027. Cette initiative s’ajoute aux programmes annoncés dans le budget précédent, qui prévoyaient la régularisation de 115 000 personnes protégées et de 33 000 travailleurs étrangers au cours des années 2026 et 2027. Ces mesures ne sont pas comptabilisées dans la cible annuelle principale de 380 000 admissions, comme le précisent les renseignements supplémentaires publiés par Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada.
Selon les calculs rapportés par Clayton DeMaine, jusqu’à 82 000 admissions provenant des programmes antérieurs pourraient encore être réalisées en 2027, auxquelles s’ajouteraient les 200 000 admissions prévues par la nouvelle mesure exceptionnelle. Interrogé par Juno News, un porte-parole du cabinet de la ministre de l’Immigration, Lena Metlege Diab, a confirmé que ces admissions s’ajouteraient aux cibles officielles et que le total pourrait théoriquement atteindre 662 000 résidents permanents en 2027. Si ce plafond devait être atteint, il représenterait environ 178 000 admissions de plus que le record de 2024, soit une augmentation de près de 37 %. Il importe néanmoins de préciser qu’il s’agit d’un maximum potentiel, et non d’une prévision ferme : les admissions effectives dépendront notamment du nombre de dossiers traités dans le cadre de ces programmes.
Une opération de régularisation massive plutôt qu’une réduction de l’immigration
La distinction sur laquelle repose la défense du gouvernement Carney est que les personnes visées par ces mesures exceptionnelles se trouvent, pour la plupart, déjà sur le territoire canadien. Ottawa ne prévoit donc pas nécessairement faire entrer 282 000 nouveaux immigrants supplémentaires en 2027, mais plutôt transformer le statut de personnes déjà établies au pays, notamment des travailleurs étrangers, des demandeurs ayant obtenu une protection et des personnes ayant présenté une demande de résidence permanente depuis plusieurs années.
Selon les précisions fournies par le gouvernement fédéral, la nouvelle mesure exceptionnelle comprend deux volets. Le premier permettra à un maximum de 100 000 travailleurs et membres de leur famille d’obtenir la résidence permanente, tandis que le second prévoit jusqu’à 100 000 admissions supplémentaires pour des motifs humanitaires. Ce dernier groupe comprend notamment des personnes venues de Hong Kong ou d’Ukraine dans le cadre de programmes particuliers, ainsi que des familles dont les demandes d’immigration demeurent en attente. Ottawa présente cette opération comme un moyen de réduire les importants arriérés administratifs accumulés au fil des dernières années.
Cette explication ne règle toutefois pas entièrement la question de fond. Si ces personnes occupent déjà des logements, travaillent et utilisent certains services publics, leur accession à la résidence permanente transforme une présence auparavant temporaire ou conditionnelle en possibilité d’établissement durable. Il ne s’agit donc pas simplement d’une formalité administrative sans conséquences sur les perspectives démographiques du pays. Les résidents permanents peuvent notamment demeurer au Canada de façon durable, entreprendre éventuellement des démarches de citoyenneté et, sous certaines conditions, parrainer des membres de leur famille. Le changement de statut ne crée pas immédiatement une pression démographique supplémentaire équivalente au nombre d’admissions, mais il modifie la trajectoire à long terme de la population canadienne.
Cette réalité soulève une contradiction dans le discours du gouvernement : après avoir reconnu que les politiques migratoires des dernières années avaient contribué à accentuer les pressions sur le logement et les infrastructures, Ottawa souhaite désormais pérenniser le séjour d’une importante partie des résidents temporaires accueillis durant cette même période. L’opération peut présenter des avantages pour certains secteurs économiques confrontés à des pénuries de main-d’œuvre, mais elle pose également la question de la capacité du pays à soutenir durablement cette population, particulièrement dans un contexte où les services publics peinent déjà à répondre à la demande.
Pierre Poilievre dénonce une présentation trompeuse des chiffres
Lors d’une conférence de presse tenue vendredi à Brampton, en Ontario, Pierre Poilievre a accusé les libéraux de manipuler la présentation de leurs statistiques migratoires afin de donner l’impression d’une réduction plus importante que celle qui pourrait réellement se produire. Le chef conservateur estime que le nombre total de résidences permanentes accordées pourrait dépasser largement les niveaux enregistrés sous Justin Trudeau, malgré les engagements répétés du gouvernement actuel à stabiliser l’immigration.
Toujours selon le reportage de David Baxter pour La Presse canadienne, Poilievre a soutenu qu’une politique d’immigration devait tenir compte des possibilités réelles d’intégration économique et sociale, notamment de la disponibilité des emplois, des logements et des soins de santé. Le dirigeant conservateur estime que des seuils supérieurs aux capacités d’accueil du pays pénalisent autant les Canadiens que les immigrants eux-mêmes. Cette critique rejoint un débat devenu central dans la politique canadienne depuis que les conséquences de la forte croissance démographique des dernières années se sont imposées dans les discussions sur l’abordabilité et les infrastructures.
De son côté, Mark Carney a défendu les mesures annoncées dans son budget en rappelant que les personnes concernées vivent déjà au Canada depuis plusieurs années. Le premier ministre considère que le gouvernement ne fait essentiellement que reconnaître administrativement une situation déjà établie, notamment pour des travailleurs dont les employeurs doivent renouveler régulièrement les permis. Cette position permet à Ottawa de soutenir que les mesures exceptionnelles n’entraîneront pas une hausse correspondante des nouvelles arrivées, même si elles feront augmenter le nombre total de résidences permanentes accordées.
Le véritable enjeu est donc moins de déterminer si ces mesures ont été littéralement cachées, puisqu’elles figurent bel et bien dans les documents budgétaires, que de savoir si leur présentation permet aux Canadiens de comprendre l’ampleur réelle des admissions envisagées. La cible de 380 000 résidents permanents, largement mise de l’avant dans les communications officielles, ne représente pas nécessairement le total qui sera enregistré en 2027. Le fait que les admissions exceptionnelles soient comptabilisées séparément permet au gouvernement de maintenir son discours sur la stabilisation des seuils, tout en se réservant la possibilité d’accorder un nombre de résidences permanentes considérablement supérieur à celui annoncé.
Quelles conséquences pour le Québec?
Cette nouvelle controverse soulève également des questions pour le Québec, qui dispose de compétences particulières en matière de sélection des immigrants économiques en vertu de l’Accord Canada-Québec. Les modalités publiées par Ottawa précisent d’ailleurs que le volet exceptionnel destiné aux 100 000 travailleurs vise les personnes établies à l’extérieur du Québec et leurs familles. Cette distinction est importante : le programme ne signifie pas que Québec devra automatiquement accueillir une part proportionnelle de ces travailleurs.
La situation demeure néanmoins plus complexe pour les admissions humanitaires et les autres mesures exceptionnelles, dont les effets sur les différentes provinces ne peuvent être déduits des seuls totaux nationaux. Dans un Québec déjà confronté à des difficultés persistantes en matière de logement, d’accès aux soins de santé et d’intégration linguistique, il apparaît essentiel de connaître précisément la répartition géographique des personnes concernées et les conséquences de leur établissement permanent. Cette question revêt une importance particulière alors que Québec tente lui-même de mieux contrôler ses seuils d’immigration et de concilier les besoins des entreprises avec ses capacités d’accueil.
Plus largement, cette controverse rappelle les limites d’une politique migratoire évaluée presque exclusivement à partir de cibles annuelles. Les admissions de nouveaux résidents permanents, les arrivées de travailleurs temporaires, les demandes d’asile, les prolongations de permis et les régularisations administratives constituent autant de mécanismes distincts qui influencent, à des degrés divers, l’évolution de la population. Présenter un seul de ces indicateurs comme la preuve d’une réduction générale de l’immigration risque donc de donner une image incomplète de la situation.
Alors que le gouvernement Carney promet depuis des mois de rétablir un équilibre entre immigration, économie et capacités d’accueil, les nouvelles mesures annoncées dans son budget montrent que le Canada pourrait encore connaître une année record en matière d’octroi de résidences permanentes. Même si ces admissions exceptionnelles concernent principalement des personnes déjà présentes sur le territoire, leur ampleur mérite un débat public transparent. Après les difficultés engendrées par les politiques migratoires des dernières années, les Canadiens sont en droit de connaître non seulement les cibles officielles du gouvernement, mais également l’ensemble des mécanismes qui détermineront combien de personnes obtiendront le droit de s’établir durablement au pays.



