Jérôme Dupras, scientifique en chef du Québec : de musicien à… à technocrate?

La nomination de Jérôme Dupras au poste de scientifique en chef du Québec a immédiatement déclenché un débat prévisible. Pour une grande partie du public, Dupras demeure avant tout le bassiste des Cowboys Fringants, l’un des groupes les plus populaires de l’histoire récente du Québec. Sa carrière musicale, sa notoriété et le capital de sympathie qui l’accompagne ont rapidement occupé l’espace médiatique, parfois au détriment d’une question beaucoup plus importante.

Car le véritable enjeu n’est pas de savoir si un musicien peut être un scientifique. Rien n’empêche un chercheur accompli d’avoir également une carrière artistique. Le fait d’être connu du grand public ne retire rien à la valeur d’un doctorat ou à la qualité d’une production académique.

Mais l’inverse est tout aussi vrai.

Le fait d’être titulaire d’un doctorat, de diriger des chaires de recherche ou d’être reconnu dans son domaine ne dispense pas d’examiner la nature de ses travaux. Dans une société où l’expertise scientifique exerce une influence croissante sur les décisions publiques, il est parfaitement légitime de se demander quel type de science pratique un scientifique en chef et quelle conception du rôle de l’expertise accompagne sa nomination.

Une carrière scientifique tournée vers l’environnement

Le parcours académique de Jérôme Dupras est bien réel. Formé en biochimie puis en géographie, il a développé sa carrière autour de l’économie écologique, de la biodiversité et de l’aménagement du territoire. Ses travaux lui ont permis d’obtenir plusieurs postes de recherche importants ainsi que des responsabilités au sein de divers organismes liés à la protection de l’environnement.

Cependant, lorsqu’on examine ses publications et ses interventions publiques, un constat s’impose rapidement : ses recherches ne portent pas principalement sur la découverte de nouveaux phénomènes naturels ou sur l’avancement des sciences fondamentales.

Le cœur de son travail concerne plutôt la relation entre environnement et gouvernance.

Autrement dit, comment intégrer les considérations environnementales dans les mécanismes économiques, administratifs et réglementaires qui orientent les décisions publiques.

Cette distinction est essentielle pour comprendre la portée de sa nomination.

Le concept central : les services écosystémiques

Le concept le plus emblématique de l’œuvre de Dupras demeure celui des services écosystémiques.

L’idée est relativement simple. Les écosystèmes rendent des services utiles aux humains : filtration de l’eau, régulation du climat, pollinisation, contrôle de l’érosion, espaces récréatifs, maintien de la biodiversité, etc.

Selon cette approche, ces services possèdent une valeur qui devrait être prise en compte dans les décisions économiques et territoriales.

C’est dans ce contexte que Dupras et ses collaborateurs ont produit l’une de leurs études les plus connues, estimant à environ 2,2 milliards de dollars par année la valeur des services écosystémiques non marchands du Grand Montréal.

Présenté ainsi, le chiffre semble spectaculaire.

Mais lorsqu’on examine la méthodologie, on découvre qu’il ne s’agit pas d’une richesse réellement observée dans l’économie. Le chiffre est obtenu à partir de modèles visant à attribuer une valeur monétaire à différentes fonctions écologiques.

L’objectif n’est donc pas de mesurer un revenu réel, mais de produire un outil permettant aux décideurs de comparer la valeur estimée des milieux naturels avec d’autres usages possibles du territoire.

Une science de l’évaluation plutôt questionnable

Cette approche soulève plusieurs questions.

La première concerne la nature même de la valeur attribuée aux écosystèmes. Comment déterminer la valeur exacte d’un marais, d’une forêt ou d’un milieu humide? Faut-il calculer ce qu’il en coûterait pour reproduire artificiellement leurs fonctions? Les dommages évités? Les bénéfices futurs? Les coûts de remplacement?

Selon les hypothèses retenues, les résultats peuvent varier considérablement.

Les propres publications de Dupras reconnaissent d’ailleurs que ces évaluations reposent sur de nombreuses hypothèses et comportent d’importantes marges d’incertitude.

Nous ne sommes donc pas devant une mesure scientifique directe comparable à une analyse de laboratoire ou à une observation expérimentale. Nous sommes devant une modélisation destinée à soutenir certaines formes d’analyse et de décision.

Cette distinction est fondamentale.

Car lorsqu’on examine l’ensemble de la carrière de Dupras, on constate que ses contributions les plus importantes concernent moins la découverte scientifique au sens classique que la conception d’outils destinés à rendre les considérations environnementales plus présentes dans les arbitrages publics.

Services écosystémiques, capital naturel, infrastructures vertes, gouvernance territoriale : ces concepts poursuivent tous un objectif similaire.

Ils visent à intégrer systématiquement l’environnement dans les processus décisionnels.

De la science à la gouvernance

C’est ici que la nomination de Jérôme Dupras devient particulièrement intéressante.

Le scientifique en chef du Québec n’est pas simplement un chercheur parmi d’autres. Il occupe une fonction institutionnelle appelée à conseiller les décideurs et à intervenir dans le débat public.

Or, Dupras lui-même a indiqué qu’il ne comptait pas se taire et qu’il souhaitait sensibiliser les décideurs aux enjeux climatiques.

Cette déclaration est cohérente avec son parcours.

Depuis le début de sa carrière, ses travaux cherchent précisément à développer des mécanismes permettant de faire entrer certaines considérations environnementales dans les processus économiques, administratifs et politiques.

Ses recherches ne sont pas uniquement descriptives. Elles possèdent également une dimension normative assumée : elles cherchent à influencer la manière dont les institutions prennent leurs décisions.

C’est pourquoi sa nomination dépasse largement la simple question de ses compétences scientifiques, elle soulève une interrogation plus vaste sur le rôle que l’on souhaite accorder à l’expertise dans une démocratie.

La tentation technocratique

Depuis la pandémie, les Québécois ont assisté à une expansion considérable du rôle public des experts. Directeurs de santé publique, comités scientifiques, organismes consultatifs et autorités spécialisées ont occupé une place centrale dans la vie politique.

Cette expérience a ravivé un débat ancien : la science doit-elle éclairer les décisions ou imposer des décisions?

La distinction est importante.

Dans une démocratie, les scientifiques ont évidemment un rôle essentiel à jouer pour informer les citoyens et les gouvernements. Mais les arbitrages entre développement économique, protection environnementale, liberté individuelle, fiscalité ou aménagement du territoire demeurent ultimement des choix politiques.

Or, l’économie écologique dont est issu Dupras se situe précisément à l’intersection de ces deux univers.

Elle ne se contente pas d’étudier la nature. Elle cherche à développer des outils permettant d’intégrer certaines priorités environnementales dans les mécanismes de gouvernance eux-mêmes.

C’est pourquoi sa nomination peut être interprétée comme le signe d’une conception plus interventionniste de l’expertise scientifique, où les experts ne se limitent plus à produire des connaissances mais participent activement à la conception des cadres dans lesquels les décisions publiques seront prises.

Un choix révélateur

La question fondamentale n’est donc pas de savoir si Jérôme Dupras est un scientifique. Son parcours académique ne fait guère de doute.

La véritable question est de savoir quel type de scientifique le Québec a choisi de placer à la tête de son appareil d’expertise.

Le gouvernement n’a pas nommé un chercheur reconnu principalement pour des découvertes fondamentales. Il a choisi un spécialiste dont l’essentiel des travaux consiste à transformer des objectifs environnementaux en outils de gestion, en indicateurs, en mécanismes d’évaluation et en cadres décisionnels.

Autrement dit, il a choisi un représentant d’une tradition intellectuelle technocratique où la science est instrumentalisée pour orienter l’action publique.

Pour ses partisans, cette approche permettra de mieux intégrer les enjeux environnementaux aux décisions gouvernementales. Pour ses critiques, elle risque au contraire d’accélérer la transformation des choix politiques en impératifs techniques présentés comme découlant naturellement de la science.

C’est sans doute là que se situe le véritable débat entourant la nomination de Jérôme Dupras. Non pas entre musique et science, mais entre expertise et technocratie.

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