Alors que la France traverse depuis plusieurs semaines une vague de manifestations étudiantes marquées par des émeutes, des pillages, des blocages et des affrontements violents, le Québec pourrait à son tour connaître une importante mobilisation étudiante. Jusqu’à 80 000 étudiants sont appelés à faire grève du 9 au 13 novembre, à l’initiative de la Coalition de résistance pour l’unité étudiante syndicale (CRUES). Si cette mobilisation répond officiellement à des revendications concernant le financement de l’éducation, plusieurs militants québécois affichent ouvertement leur admiration pour le mouvement français et leur volonté de s’inspirer de ses méthodes. Une perspective d’autant plus préoccupante que la coalition organisatrice envisage déjà une escalade vers une grève générale illimitée à l’hiver 2027.
Selon un article de l’Agence QMI publié ce dimanche 8 novembre dans Le Journal de Québec, des dizaines de milliers d’étudiants québécois s’apprêtent à interrompre leurs cours pour réclamer une réforme de l’aide financière aux études et un réinvestissement dans les établissements d’enseignement supérieur. La CRUES, qui coordonne cette mobilisation, recensait sur son site quelque 74 000 étudiants couverts par des mandats de grève au 8 novembre, avec un potentiel dépassant les 85 000 personnes si d’autres associations rejoignent le mouvement. Ces chiffres représentent les effectifs des associations concernées, et non le nombre d’étudiants qui participeront personnellement aux manifestations.
La coalition insiste sur le fait que cette campagne est en préparation depuis plus d’un an et qu’elle n’a donc pas été déclenchée par les événements français. Cette précision chronologique n’efface toutefois pas l’influence manifeste de la contestation européenne sur certains de ses participants, qui évoquent désormais ouvertement la possibilité de reproduire au Québec les stratégies de blocage et de perturbation observées de l’autre côté de l’Atlantique.
La France, un modèle assumé par certains militants québécois
Le rapprochement entre les deux mouvements n’a rien d’une simple spéculation. Dès le 22 octobre, Axel Tardieu rapportait dans TVA Nouvelles que des étudiants du cégep de Saint-Laurent s’inspiraient directement des manifestations lycéennes françaises, amorcées à la mi-septembre. Plusieurs militants interrogés exprimaient leur admiration pour cette mobilisation et leur volonté d’en reprendre certaines méthodes.
Nour El Hadj, membre de l’Association étudiante du cégep de Saint-Laurent, évoquait notamment la possibilité de multiplier les blocages massifs, d’occuper les rues et de construire des alliances avec d’autres mouvements sociaux. Une autre militante, Laurélie Royal, qualifiait pour sa part la mobilisation française de géniale. Il ne s’agit donc pas seulement d’étudiants qui souhaitent améliorer les conditions matérielles de leurs établissements, mais aussi de militants qui voient dans le mouvement français un exemple de contestation à reproduire.
Or, le modèle auquel ils se réfèrent n’est pas simplement celui de manifestations pacifiques. Depuis septembre, la France a connu des blocages répétés d’établissements scolaires, des dégradations, des incendies et des affrontements avec les forces de l’ordre. Dans un bilan publié le 6 novembre, le ministère français de l’Intérieur signalait notamment que des groupes radicaux d’ultragauche avaient cherché à faire dégénérer plusieurs manifestations du 5 novembre, recourant à des jets de projectiles et de mortiers contre les policiers. Des membres du personnel de l’Éducation nationale ont également été blessés lors d’incidents devant des lycées.
Ainsi, l’enthousiasme affiché pour les «méthodes de blocage», dans un contexte où celles-ci s’accompagnent régulièrement de débordements de violence émeutière en France, soulève une question légitime : les militants québécois souhaitent-ils seulement importer les revendications du mouvement, ou également sa logique de confrontation et de chaos?
Une stratégie qui vise ouvertement à provoquer une crise
Les propres publications de la CRUES permettent de mesurer les ambitions du mouvement. Dans un texte publié le 11 septembre sur son journal militant Le Débordement, intitulé « Grève Générale Illimitée : créer la crise et fermer la bouilloire », le comité journal de la coalition expose une stratégie qui dépasse largement la simple interruption des cours.
Le texte envisage notamment la paralysie d’autoroutes, de ponts et de ports pendant plusieurs semaines, dans le but d’accroître les coûts économiques d’une mobilisation et de contraindre les autorités à céder aux revendications. Les auteurs présentent ainsi la grève générale illimitée comme un moyen de créer un rapport de force en perturbant non seulement l’enseignement, mais aussi certaines activités économiques essentielles.
Cette perspective est importante, puisqu’elle révèle que l’objectif d’une partie de l’organisation militante ne se limite pas à obtenir des investissements supplémentaires dans les cégeps et les universités. Il s’agit également de développer une capacité de perturbation susceptible d’exercer des pressions sur l’ensemble de la société québécoise. La semaine de grève du 9 au 13 novembre représente précisément une étape de cette stratégie, comme le confirme le plan de mobilisation publié sur le site de la CRUES.
Le mouvement bénéficie par ailleurs de l’appui de militants d’extrême gauche. Dans un article publié le 2 novembre sur Révolution communiste, Vincent R. Beaudoin explique que les membres étudiants du Parti communiste révolutionnaire participent aux efforts de mobilisation et souhaitent favoriser l’extension du mouvement. Le texte établit explicitement un rapprochement entre la contestation québécoise, les mobilisations européennes récentes et les mouvements révolutionnaires de la génération Z.
Des revendications défendues par les militants de gauche, des méthodes qui pénalisent les étudiants
Les organisations étudiantes à l’origine du mouvement présentent leurs revendications comme une réponse nécessaire aux problèmes de financement des établissements d’enseignement, à la hausse du coût de la vie et aux difficultés d’accès au logement. Ces arguments, largement repris par les mouvements militants de gauche, servent à justifier une nouvelle campagne de mobilisation et de perturbation des activités scolaires. Si certaines difficultés matérielles sont bien documentées, notamment la dégradation des infrastructures dans plusieurs établissements, leur existence ne suffit pas à démontrer le bien-fondé de l’ensemble des revendications politiques formulées par les associations mobilisées, encore moins à justifier les moyens de pression qu’elles entendent employer.
Car au-delà du discours sur le financement de l’éducation, les méthodes privilégiées soulèvent une question fondamentale : celle du droit des étudiants qui ne partagent pas les positions de ces organisations à poursuivre normalement leurs études. L’interruption des cours pénalise directement ceux qui souhaitent recevoir la formation pour laquelle ils se sont inscrits, particulièrement lorsque des piquets de grève empêchent physiquement la tenue des activités pédagogiques. À l’École de technologie supérieure de Montréal, l’association étudiante précise d’ailleurs que des participants à la grève demeureront dans les classes pour empêcher leur fonctionnement normal jusqu’au départ des enseignants. Il ne s’agit donc plus simplement de refuser collectivement d’assister aux cours, mais bien d’en empêcher la tenue pour l’ensemble des étudiants.
La représentativité de ces mobilisations mérite également d’être examinée. Au cégep de Drummondville, par exemple, L’Express rapporte qu’environ 500 étudiants se sont prononcés en faveur de la grève, contre quelque 200 opposants, alors que l’association représente plus de 3 000 personnes. Même lorsqu’elles respectent les procédures prévues par les associations étudiantes, ces décisions permettent ainsi à une minorité particulièrement mobilisée d’imposer les conséquences de ses choix à l’ensemble d’un établissement. Le recours à des votes majoritaires parmi les seuls participants aux assemblées ne fait pas disparaître cette contradiction entre les ambitions des militants et la volonté réelle de l’ensemble de la population étudiante.
D’autres associations ont d’ailleurs refusé de rejoindre le mouvement. Selon le décompte publié par la CRUES, les associations générales des cégeps de Sainte-Foy, de Lévis et de Limoilou ne disposaient pas de mandat de grève pour cette semaine. Loin de représenter un soulèvement unanime de la jeunesse québécoise, cette campagne apparaît donc avant tout comme une mobilisation organisée autour d’associations militantes déterminées à étendre leur influence et leurs moyens de pression.
Vers une nouvelle vague de contestation sociale au Québec?
Cette mobilisation survient également dans un contexte où une partie de la gauche politique cherche à présenter les mouvements de contestation radicale comme des manifestations compréhensibles de frustrations sociales. Le 20 octobre, Le Journal de Montréal rapportait notamment les déclarations de Ruba Ghazal, cheffe parlementaire de Québec solidaire, qui jugeait compréhensible la colère des manifestants français et insistait sur la nécessité d’investir davantage dans les services publics pour éviter des violences similaires au Québec. Tout en condamnant les débordements, elle privilégiait ainsi une lecture des événements centrée sur les causes sociales et économiques invoquées par les manifestants.
Cette interprétation soulève un problème politique plus large. En insistant constamment sur les frustrations que les manifestants invoquent pour expliquer leurs actions, certains représentants de la gauche tendent à présenter les mouvements de contestation comme les conséquences presque inévitables de politiques gouvernementales jugées insuffisantes. La responsabilité de ceux qui choisissent délibérément les blocages coercitifs, les dégradations ou la violence risque alors de passer au second plan. Or, le fait qu’un groupe militant affirme défendre une cause juste ne lui confère aucun droit particulier d’imposer ses revendications par la paralysie des institutions ou la perturbation de la vie collective. Cette question se pose désormais au Québec, où les appels à élargir les moyens de pression étudiants laissent entrevoir des ambitions dépassant largement la simple suspension des cours.
La semaine du 9 au 13 novembre permettra de mesurer la capacité réelle de mobilisation de la CRUES. Une manifestation est notamment annoncée à Montréal le vendredi 13 novembre, tandis qu’un congrès extraordinaire prévu le 21 novembre doit permettre aux associations participantes de se positionner sur la perspective d’une grève générale illimitée à l’hiver 2027. Cette éventualité témoigne d’une volonté d’inscrire la contestation dans la durée, avec le risque de multiplier les perturbations pour des milliers d’étudiants qui ne soutiennent pas nécessairement les objectifs politiques du mouvement.
La contestation française ne constitue pas l’origine de cette campagne québécoise, mais elle s’inscrit dans un climat politique où les formes de mobilisation les plus confrontantes bénéficient d’une certaine complaisance dans les milieux militants de gauche. Les appels aux blocages massifs et à la paralysie d’infrastructures, formulés publiquement, donnent des raisons concrètes de surveiller cette évolution. Le véritable enjeu des prochains jours ne sera donc pas seulement de mesurer le nombre d’étudiants mobilisés, mais de déterminer jusqu’où des organisations militantes seront disposées à aller pour imposer leur programme politique, y compris aux étudiants qui refusent d’y participer et à une population qui n’a jamais été appelée à se prononcer sur leurs revendications.



