Le Québec, province des ruines consenties

Il fut un temps où chaque clocher qui se dressait au-dessus d’un village québécois en annonçait la fierté, la cohésion, la permanence. Aujourd’hui, ces mêmes clochers tombent, l’un après l’autre, comme autant de citadelles aux mains de l’ennemi. À défaut de s’indigner, on s’y habitue. Tranquillement. Presque avec soulagement, comme si l’effondrement de notre patrimoine était une délivrance. Ou mieux encore : un geste progressiste.

Le Québec a pris l’habitude des ruines. Non pas de celles que l’on chérit, comme les pierres romaines ou les temples d’Angkor, mais des ruines honteuses, camouflées, effacées pour faire place au béton froid des condos « contemporains », ces cages à lapins aux balcons identiques où l’âme s’éteint avant même d’avoir signé le bail.

On ne détruit pas seulement des murs : on rature la mémoire. Chaque fois qu’une église est vendue à rabais pour devenir un spa nordique, une salle de CrossFit ou une salle d’exposition d’art contemporain, c’est un cœur qui cesse de battre dans un village déjà moribond. Parce que l’église, que l’on soit croyant ou non, c’était le point de rassemblement, l’axe de la vie sociale, le monument à l’échelle humaine qui rappelait à tous que l’on faisait partie d’un tout plus vaste.

Aujourd’hui, des promoteurs au sourire dentelé nous promettent la revitalisation. Avec des termes creux sortis des PowerPoint municipaux : « densification intelligente », « attractivité des jeunes familles », « développement harmonieux ». Pendant ce temps, l’église de Sainte-Ourse passe au feu. On passera bientôt à un autre appel.

Mais que reste-t-il d’un village quand son église disparaît ? Un rang, un dépanneur définitivement fermé, un centre communautaire en préfabriqué où se tiennent de rares soirées de bingo. Et des retraités qui regardent les ruines avec ce regard hébété de ceux qu’on n’a pas consultés.

On dira que ces bâtiments sont coûteux à entretenir, qu’ils sont vides, désaffectés. C’est vrai. Mais cela n’empêche pas les mêmes élites qui nous parlent de transition écologique d’investir des millions dans des constructions éphémères, sans identité ni enracinement.

On parle de préservation, mais on choisit d’oublier. On dit valorisation, mais on préfère l’effacement.

Le Québec ne manque pas de culture, il manque de courage. Celui de dire non. Celui de dire : « cette église-là, on la garde. Ce village-là, on le fait vivre. » Pas avec des festivals temporaires, pas avec des subventions aux arts performatifs, mais avec une politique du respect. Respect du lieu, respect du temps, respect de nous-mêmes.

Il est encore temps. Mais bientôt, il ne restera que des photos, des plaques commémoratives et des excuses. On dira : « à l’époque, on ne savait pas. » Ce qui sera faux. On savait. Mais on s’en foutait.

Et ça, c’est impardonnable.

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