L’introduction d’une carte d’identité numérique, telle que proposée par Keir Starmer suscite un débat intense au Royaume-Uni. Le projet, surnommé « BritCard », prendrait la forme d’une application pour appareil cellulaire avec des données telles que le nom, la date de naissance, la nationalité et une photo. Il serait obligatoire pour tous les adultes d’ici 2029 et conditionnerait l’accès à l’emploi, aux services publics et possiblement aux services bancaires. Pour les défenseurs, il s’agit d’un outil de modernisation, de simplification et de sécurité mais pour les opposants, c’est la porte ouverte à une société de surveillance et d’exclusion, qui pave la route à un potentiel avenir dystopique.
La volonté d’instaurer une identité numérique nationale n’est cependant pas nouvelle au Royaume-Uni: elle remonte à plus de vingt ans, et a connu plusieurs phases d’abandons et de relances. C’est d’abord Tony Blair qui avait mis de l’avant un projet de carte d’identité biométrique avec l’Identity Cards Act de 2006, mais le gouvernement de David Cameron a abrogé la loi et détruit la base de données dès son arrivée au pouvoir en 2010.
Blair n’a jamais abandonné l’idée. Le Tony Blair Institute (TBI), une organisation à but non lucratif fondée en 2016-2017 a continué à promouvoir l’identité numérique. Le TBI dispose d’une grande capacité d’influence: il conseille, produit des rapports, des recherches, des études d’opinion, et parfois des propositions politiques ou technologiques favorisant la numérisation et la gouvernance technologique. Sa mission est de travailler avec les dirigeants politiques pour « conduire le changement » notamment sur la gouvernance, les technologies et la modernisation des services publics – mais aussi sur la lutte contre le populisme. Ses critiques reprochent au TBI sa proximité avec le Parti Travailliste et dénoncent une influence non élue sur les politiques publiques. Il est clair que le TBI a poussé en faveur de ce projet d’identité numérique. Certains vont jusqu’à suggérer que Tony Blair tire les ficelles de l’administration Starmer en coulisses.
Dans la foulée des manifestations contre l’immigration massive, Keir Starmer a décidé de mettre l’accent sur le contrôle de l’immigration illégale pour vendre la BritCard au public britannique. Il explique qu’en exigeant une preuve d’identité numérique pour travailler, l’accès au marché du travail serait réservé aux individus disposant d’un statut légal. De même, les prestations sociales et certains services seraient réservés aux citoyens et résidents en règle. Starmer pense que l’imposition de l’identité numérique réduira aussi le facteur d’attraction pour les migrants traversant la Manche en petites embarcations.
Cependant, l’argument de la lutte contre l’immigration illégale est illusoire. Les employeurs qui engagent des immigrants illégaux le font en toute connaissance de cause. Ils n’auront pas plus de scrupules demain qu’aujourd’hui et les travailleurs sans papiers continueront de travailler clandestinement. Plutôt que de réduire l’immigration illégale et le travail au noir, la BritCard risque de pousser les migrants dans des réseaux criminels plus opaques.
Les demandeurs d’asile n’ont pas droit aux allocations classiques qui requerront la preuve d’identité digitale de toute façon. À la place, ils reçoivent l’Asylum Support, soit environ 49£ par semaine (presque 100$ canadiens) ainsi qu’un logement fourni par l’État s’ils n’ont pas de ressources. Ils ont également accès aux soins de santé de la NHS gratuitement, et peuvent être éligibles pour recevoir des soins dentaires, des médicaments et des bons pour payer des lunettes. Si ces prestations et services les attirent aujourd’hui, ils continueront de les attirer demain, vu qu’ils ne requièrent pas de preuve de citoyenneté.
Pour convaincre la population, le gouvernement met en avant la simplification administrative : l’identité numérique permettrait de regrouper de multiples démarches en une seule clé d’accès. Elle est présentée comme un moyen de faciliter l’accès aux services bancaires, tout en incarnant un projet de modernisation du pays, de renforcement de la sécurité et de lutte contre la criminalité.
Ces arguments, bien que séduisants en surface, masquent des risques profonds qui menacent non seulement la vie privée, mais aussi la nature même de la société britannique. Derrière le discours officiel se profile l’émergence d’une infrastructure de surveillance permanente.
Une fois en place, la BritCard pourrait être utilisée pour surveiller et sanctionner certains comportements, qu’il s’agisse de la participation à des manifestations, de l’accès aux transports ou encore de la consommation jugée « non verte ». Plusieurs observateurs évoquent un rapprochement avec le système de crédit social chinois, où la technologie devient un instrument de contrôle social.
Le risque ne réside pas seulement dans l’usage qu’en ferait le gouvernement actuel (qui s’en prend déjà à la liberté d’expression en ligne), mais aussi dans ce que pourrait en faire un futur pouvoir plus autoritaire ou idéologiquement radical. Comme l’a montré l’épisode Covid, une partie de la population et des institutions s’est révélée prête à restreindre drastiquement les libertés individuelles au nom de la sécurité sanitaire – et ce, du jour au lendemain. Les mêmes réflexes pourraient s’appliquer demain pour imposer des quotas environnementaux, limiter les déplacements ou punir des opposants politiques.
À cela s’ajoute la vulnérabilité structurelle d’un tel système : centraliser toutes les données personnelles dans une seule clé numérique revient à créer une cible unique pour les criminels, pirates ou acteurs malveillants. La question n’est pas à savoir comment les hackers vont s’y prendre, mais quand. L’histoire britannique regorge déjà d’exemples de bases de données perdues ou compromises. La promesse de simplification pourrait rapidement se transformer en cauchemar de fuites massives d’informations sensibles.
Le projet de Starmer semble particulièrement impopulaire. L’opposition populaire s’intensifie et elle ne provient pas uniquement de la droite populiste. Avec une pétition contre la BritCard ayant franchi la barre symbolique de 2 millions de signatures en quelques jours seulement, ce projet se transforme en risque politique majeur pour Keir Starmer. Perçue comme une intrusion autoritaire et un gaspillage de ressources publiques dans un contexte de crise économique, la BritCard pourrait devenir le catalyseur d’un soulèvement citoyen. Le rejet massif rappelle le soulèvement provoqué par la poll tax de Margaret Thatcher, qui avait fragilisé son gouvernement.
De son côté, le Canada avance prudemment vers une identité numérique via le Cadre de Confiance Pan Canadian (Pan-Canadian Trust Framework), mais sans qu’il soit question pour l’instant de la rendre obligatoire comme au Royaume-Uni. L’initiative soulève malgré tout des débats similaires sur la protection de la vie privée, parce que les risques restent largement les mêmes, même si l’identité numérique n’est pas obligatoire.
Quant au Québec, le gouvernement de la CAQ a lancé en 2020 un portefeuille numérique volontaire, via le SQIN piloté par Éric Caire, permettant aux citoyens d’accéder à certains services gouvernementaux en ligne. Le programme, qui n’a pas pour objectif de créer une identité numérique nationale obligatoire, est suspendu depuis le 31 mars 2025, en attente de l’adoption du projet de loi n° 82 sur la cybersécurité et de consultations publiques sur l’accessibilité sociale.
Même avec un caractère volontaire et une architecture décentralisée, les risques associés à l’identité numérique demeurent. Ce type de mesure est presque toujours irréversible. Une fois l’identité numérique instaurée, il serait extrêmement difficile de revenir en arrière, même si son adoption se révélait impopulaire ou si des abus apparaissaient. Cette vision de la digitalisation et de l’identité numérique va aussi de paire avec les idéaux de gouvernance transnationale, d’interconnexion et de numérisation globale : une voie susceptible de conduire à un globalisme contraignant.



