Le rapport de OUI Québec intitulé Rapport de consultations 2026 – La société civile québécoise face à l’avenir suscite la controverse dans le milieu indépendantiste. Le document repose sur des consultations menées auprès d’une cinquantaine d’organisations de la société civile ainsi que sur l’analyse de plusieurs centaines de mémoires. Son dévoilement a eu lieu lors du RDV du OUI – Faire Pays, l’événement organisé par OUI Québec les 23 et 24 mai 2026 à Montréal.
OUI Québec affirme vouloir reconstruire un « grand projet collectif » capable de redonner confiance à la société québécoise et insiste sur le caractère non partisan de sa démarche, précisant que l’organisation ne cherche ni à produire un programme politique ni à donner des consignes électorales. L’objectif du rapport est de « rapporter ce qui a été entendu » auprès des groupes consultés.
Même si OUI Québec insiste sur sa neutralité, le rapport dégage une orientation idéologique relativement identifiable : un souverainisme inclusif basé sur le nationalisme civique. Le document rejette implicitement les formes de nationalisme ethnique ou fortement identitaires. Par exemple : en page 22, on note « une impression que le Québec a reculé en matière de vivre-ensemble et que nous avons remplacé la fierté par la fermeture ». Ces éléments sont présentés comme des convergences observées dans la société civile – et non comme une prise de position idéologique d’OUI Québec. Ceci dit, le mouvement entend s’appuyer sur ces consultations pour publier un manifeste misant sur le rôle moteur de la société civile dans la mise en œuvre des transformations réclamées.
Le rapport insiste sur la diversité sectorielle, le nombre de consultations, la pluralité des organismes et son caractère non partisan, mais il ne révèle pas un portrait statistiquement représentatif du Québec et ne constitue pas un sondage scientifique de la société québécoise. C’est plutôt une consultation qualitative d’organisations déjà actives dans la société civile dont l’échantillon peut être contesté, surtout compte tenu de l’absence de transparence complète sur la sélection – les groupes ayant participé ne sont pas divulgués, pas plus que les critères de sélection ne sont détaillés.
Plusieurs catégories dominent : les milieux universitaires et syndicaux, les groupes communautaires, les organismes de défense des droits, les groupes environnementaux et les organismes liés à l’intégration et à la diversité. Ce sont des milieux qui, sociologiquement, tendent déjà à être plus progressistes, valoriser le pluralisme et privilégier un nationalisme civique. La composition du corpus produit naturellement certains résultats idéologiques.
Par ailleurs, le rapport semble peu faire place aux associations nationalistes identitaires, aux milieux catholiques ou patrimoniaux, aux réseaux conservateurs, les acteurs régionaux enracinés hors des grands centres et surtout, aux « Québécois ordinaires » non institutionnalisés. En court, on a surtout écouté les préoccupations de représentants organisés de la société civile, pas celles de la population générale.
La composition du réseau consulté ressemble davantage à l’écosystème sociopolitique du progressisme urbain associé à QS qu’à la base sociologique plus large du PQ qui domine en région.
Il est difficile de dissocier OUI Québec d’un progressisme idéologiquement marqué. Le RDV du OUI – Faire Pays a donné lieu à un panel intitulé « le féminisme comme acte de souveraineté » auquel a participé l’essayiste et documentariste Léa Clermont-Dion, qui s’inscrit dans le courant de type intersectionnel. En outre, un ancien militant de QS rapporte sur Facebook que le directeur général de OUI Québec, Alexandre Boutet Dorval, serait un proche allié de Sol Zanetti.
Suite à la diffusion du rapport, Sol Zanetti a d’ailleurs publié ceci : « L’indépendance du Québec se fera en rassemblant tous les Québécois et toutes les Québécoises, particulièrement celles et ceux issus de l’immigration, autour d’un projet de société qui célèbre et valorise leur contribution. » Selon cette vision, l’indépendance devrait d’abord se réaliser en fonction des nouveaux arrivants, en faisant primer leurs aspirations sur la continuité historique du peuple de souche. En quoi un indépendantisme post-national, voire anti-nationaliste, se distingue-t-il de la continuité du cadre multiculturaliste canadien?
Cela invite à se pencher sur le clivage entre les deux partis politiques officiellement indépendantistes. Tandis que QS est un parti néo-progressiste très campé à gauche, le PQ ne représente pas sa contrepartie dans le champ droit – sauf dans le fantasme d’une certaine gauche radicale. Il s’agit d’un parti social-démocrate de centre gauche qui défend une ligne modérément identitaire, bien loin d’être un parti ethno-nationaliste. Alors qu’en Europe plusieurs mouvements indépendantistes ont vu émerger une droite nationaliste forte, l’offre politique indépendantiste québécoise demeure principalement ancrée à gauche. Conséquemment – voire paradoxalement –, nombre d’électeurs de droite et nationalistes en viennent à dénigrer l’option souverainiste alors qu’ailleurs en Occident, cette sensibilité politique forme le noyau du mouvement indépendantiste. D’où le défi de concilier l’axe général gauche/droite avec la question de l’indépendance.
QS – et OUI Québec – semblent sociologiquement proches du Parti national écossais (SNP), qui définit la nation écossaise principalement par la résidence et l’adhésion politique plutôt que par l’ethnicité. Le parti est fortement pro-européen (et désire réintégrer l’UE), progressiste sur les enjeux sociétaux et favorable à un État-providence étendu. Son discours indépendantiste insiste moins sur l’identité ethnique que sur le déficit démocratique, soit l’idée que l’Écosse vote majoritairement à gauche mais reste gouvernée par des majorités conservatrices anglaises. Pour un observateur nationaliste conservateur, le SNP apparaît comme un indépendantisme postnational, où la souveraineté sert davantage un projet social progressiste qu’une affirmation identitaire traditionnelle.
En Belgique, le parti indépendantiste Vlaams Belang défend un nationalisme identitaire et culturellement conservateur. Son discours insiste sur la continuité historique du peuple flamand, la défense de l’identité européenne et la critique du multiculturalisme. Il associe souvent souveraineté flamande, contrôle migratoire et protection des traditions nationales. Sur le plan économique, le parti oscille entre libéralisme de droite et protectionnisme social destiné aux classes populaires flamandes. Il adopte également une rhétorique critique du mondialisme et des élites supranationales. Le VB se rapproche ainsi des partis populistes nationaux-conservateurs européens, tout en maintenant un objectif indépendantiste ou confédéral visant à réduire puis dépasser l’État belge. Il représente le contre-modèle du SNP écossais (et de QS): un souverainisme enraciné dans l’identité historique plutôt que dans le progressisme civique.
L’analyse du rapport de OUI Québec, replacée dans un cadre comparatif plus large, met en lumière un paradoxe structurel du souverainisme québécois contemporain. L’électorat québécois demeure globalement marqué par des valeurs progressistes héritées de la Révolution tranquille, ce qui soulève la question de sa réceptivité à un discours identitaire plus assumé, comparable à celui observé dans certaines droites nationalistes européennes, notamment en Flandre avec le Vlaams Belang.
À défaut de clarifier distinctement son positionnement, le Parti québécois risque de perpétuer un cadrage où l’indépendance est subordonnée à un projet progressiste plus large, plutôt que portée comme un objectif national autonome. Tant que la dynamique institutionnelle du souverainisme reste largement encadrée par des réseaux associés à une gauche urbaine progressiste qui en fait un espace dominé par ses priorités idéologiques et son langage politique, il sera difficile, voire impossible, de trouver de nouveaux appuis dans l’électorat conservateur, y compris parmi les nationalistes – qui préféreront défendre un occidentalisme identitaire au sens large.
En tant que principal véhicule électoral de l’indépendance, le PQ occupe une position délicate. Le parti gagnerait à ne pas craindre la diabolisation par une machine médiatique (qui ne lui fera pas de cadeaux de toute façon) et à assumer plus explicitement une conception culturelle de la nation. D’ici là, c’est la définition même du projet souverainiste – entre nationalisme culturel et nationalisme civique – qui demeure en suspens.



