Rejet de l’immigration massive : la leçon de l’Afrique du Sud

On désigne souvent la montée de la xénophobie comme un phénomène occidental concentré en Europe et en Amérique du Nord. Pourtant, en Afrique du Sud, la question de l’immigration a été marquée par une forte recrudescence des tensions, incluant des manifestations anti-immigrés, des violences sporadiques et une augmentation marquée des expulsions. Un communiqué officiel du gouvernement d’union nationale (piloté par un ANC devenu minoritaire) rapporte que « le ministère de l’Intérieur a procédé à un total de 109,344 déportations » à l’intérieur des deux dernières années, soit une hausse cumulée de 46 %.

L’Afrique du Sud demeure largement l’économie la plus développée d’Afrique, et particulièrement d’Afrique sub-saharienne. Conséquemment, le pays attire son lot de migrants, qui proviennent principalement du Zimbabwe, du Mozambique, du Malawi, de la Zambie, de la RDC, du Nigeria, de la Somalie et de l’Éthiopie. 2,5 à 3 millions de personnes nées à l’étranger se retrouvent sur son territoire – ce qui correspond à environ 5% de la population.

Si l’immigration est devenue un sujet aussi explosif, c’est d’une part à cause d’un taux de chômage extrêmement élevé : 32,7% au premier trimestre de 2026, mais au delà de 40% chez les 15-34 ans. D’autre part, à cause de son poids sur les services publics et de l’augmentation de la criminalité – qui lui est largement attribuée. Notez que la nature des reproches n’est pas étrangère à celle de la critique de l’immigration dans les pays occidentaux.

Depuis 2008, plusieurs vagues de violence incluant des passages à tabac, meurtres, incendies de maisons et pillages de commerces (par centaines) ainsi que l’expulsion forcée de quartiers ont secoué le pays.

La majorité des violences opposent des Sud-Africains noirs à des immigrés originaires d’autres pays africains, qui sont également de race noire. Il ne s’agit pas d’un conflit entre Blancs et Noirs, ni d’un conflit interethnique classique comme ceux qui ont opposé différents groupes de Noirs sud-africains (par exemple : Zoulous contre Xhosa).

Les attaques ont principalement visé des Zimbabwéens, des Mozambicains, des Malawites et des Somaliens. Ces derniers ont été particulièrement ciblés car ils dominent les « spaza shops » (petites épiceries) dans de nombreux townships.

Depuis la fin de 2024, l’Afrique du Sud connaît une forte recrudescence des tensions liées à l’immigration. Cette nouvelle vague marque la transformation d’une xénophobie diffuse en mobilisation politique organisée par des mouvements citoyens qui canalisent l’hostilité.

Le mouvement Operation Dudula (qui signifie « repousser » ou « chasser » en zoulou) est actif depuis 2021. Il lutte essentiellement contre l’immigration irrégulière, critique l’accès des étrangers aux services publics et prône la préférence nationale. Ses militants ont notamment organisé des manifestations devant des commerces appartenant à des étrangers, effectué des « inspections » de logements pour rechercher des migrants sans papiers et tenté d’empêcher certains étrangers d’accéder à des services publics comme les soins médicaux.

March and March est apparu en 2025 sous la direction de Jacinta Ngobese-Zuma, ancienne animatrice radio à Durban. Le mouvement reprend beaucoup de thèmes d’Operation Dudula, mais avec une capacité de mobilisation plus large. Il demande une fermeture plus stricte des frontières, l’expulsion des étrangers en situation irrégulière et la priorité aux Sud-Africains pour les emplois, le logement, les services publics et les opportunités économiques. Les militants utilisent souvent le slogan selon lequel les Sud-Africains seraient devenus « étrangers dans leur propre pays » et organisent des actions contre ce qu’ils considèrent comme une « occupation » économique. La plupart des manifestations restent pacifiques, mais certains épisodes ont donné lieu à des actes de violence.

Ces mouvements bénéficient d’un soutien politique indirect de partis populistes ou conservateurs, notamment ActionSA (fondé par Herman Mashaba, l’ancien maire de Johannesburg), MK (un parti nationaliste et conservateur zoulou), et l’Alliance Patriotique (parfois classée à l’extrême droite). Freedom Front Plus, le parti de droite principalement associé à l’électorat afrikaner blanc, ne soutient pas officiellement les actions de rue des mouvements Operation Dudula et March and March mais est lui aussi favorable à un contrôle renforcé des frontières, l’expulsion des étrangers en situation irrégulière et une politique donnant priorité aux citoyens sud-africains. Point intéressant : il existe ainsi une convergence sur la question migratoire entre des courants diamétralement opposés sur l’histoire de l’apartheid, la redistribution et les politiques raciales.

À cette crise de l’immigration s’ajoute un aspect religieux, qui est présent quoique secondaire. Parmi les Noirs sud-africains, on entend des voix se plaindre explicitement des Somaliens (qui sont presque tous musulmans) qui parlent leur langue entre eux, forment des communautés fermées qui ne s’intègrent pas, imposent leurs façons de faire et créent des zones où on se sent étranger chez soi. Ce discours est très présent sur les réseaux sociaux sud-africains (en zoulou, xhosa, etc.) ainsi que dans les discussions de quartier. Comme quoi, « l’islamophobie » peut se manifester à l’intérieur même de la population noire de l’Afrique du Sud. L’irritant face à une communauté musulmane réfractaire à l’intégration n’est pas une question raciale – n’en déplaise à nos bien pensants progressistes.

Ce qui se passe en Afrique du Sud mérite quelques observations. Il faut cesser d’associer le rejet de l’immigration massive à une pathologie xénophobe réservée à l’Occident : c’est une réaction humaine universelle face à une concurrence réelle pour l’emploi, le logement et l’identité. Une crainte n’est plus phobique du moment qu’elle s’appuie sur des phénomènes réels. La critique de l’immigration doit être délivrée du prisme du racisme dans lequel le retiennent les tenants du multiculturalisme.

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