Remigration : l’été où l’Occident brise un tabou

Le Royaume-Uni et l’Australie ont connu presque simultanément une série de manifestations anti-immigration d’une ampleur sans précédent. Si le phénomène existe ailleurs en Occident, c’est dans ces deux pays que la contestation s’est exprimée avec le plus de force et de visibilité durant la saison estivale de 2025. À Londres comme à Sydney, la question migratoire se traduit désormais par des mobilisations de rue et par l’emploi décomplexé de termes naguère tabous comme « remigration ».

Cet été marque ainsi une étape : ce qui relevait de la marge s’impose désormais comme une nouvelle ligne de fracture politique.

Au Royaume-Uni, les manifestations n’ont pas pris la forme de gigantesques cortèges, mais plutôt d’une série d’événements dispersés qui, mis bout à bout, dessinent un climat social tendu. Une mobilisation très forte quoiqu’atomisée.

Tout a commencé par un incident qui a enflammé les réseaux sociaux et ouvert un débat national. Le 11 juillet, lors de la « journée de la culture » organisée dans une école de Rugby, chaque élève était invité à venir présenter et célébrer son identité ethnique. Pourtant, une élève de 12 ans, vêtue d’une robe aux couleurs de l’Union Jack, s’est vu interdire de prononcer un discours sur la culture britannique. Alors que l’événement se voulait inclusif, l’exclusion de cette prise de parole a été perçue comme une négation de la fierté britannique au profit du multiculturalisme. L’affaire qui a été largement relayée en ligne a servi de catalyseur : les britanniques sont devenus des citoyens de seconde zone chez eux. Tout le monde peut célébrer ses origines, sauf eux.

En parallèle, plusieurs hôtels servant à loger des demandeurs d’asile ont cristallisé la colère des populations locales. Le Bell Hotel à Epping, dans l’Essex, est devenu l’épicentre de heurts le 29 août : trois arrestations, deux policiers blessés. D’autres sites comme West Drayton, Manchester ou Wrexham ont connu des mobilisations de protestation comparables, qui ont parfois été confrontées par des contre-manifestations « Refugees Welcome ».

À Londres, le 31 août, une marche partie de l’Isle of Dogs en direction de Canary Wharf dans l’est de Londres a dégénéré alors qu’elle passait à l’intérieur d’un centre commercial. La police a fait usage de gaz au poivre synthétique pour disperser les participants, provoquant des blessures, touchant notamment un enfant de 12 ans, une responsable âgée de 70 ans du groupe « Pink Ladies ». Environ une centaine de manifestants s’étaient d’abord rassemblés devant le Britannia International Hotel, qui est utilisé pour loger des demandeurs d’asile. Pour beaucoup, il ne s’agissait pas d’une simple manifestation de rue, mais d’un cri d’alarme contre une immigration jugée incontrôlée et contre la transformation rapide de quartiers entiers de la capitale. Les slogans scandaient la volonté de « reprendre le contrôle » face à un État accusé de mépriser ses citoyens au profit des nouveaux arrivants.

Cette série d’événements fragmentés sont vastement relayés en ligne et commentés par des figures politiques comme le chef du Reform Party, Nigel Farage, qui vient de décomplexer son discours en employant publiquement le mot « remigration ». Il ose désormais exprimer ouvertement des positions qu’il présentait de façon beaucoup prudente auparavant. À noter que Farage est critiqué par une vaste frange du mouvement national-populiste en raison de son apparente mollesse et de ses positions insuffisamment assumées. On lui reproche de fermer la porte de son parti au militant anti immigration Tommy Robinson et d’avoir expulsé Rupert Lowe, l’un des 5 élus du parti, en raison de propos jugés trop affirmés par rapport à la ligne du parti.

Le traitement médiatique est resté discret, malgré le sentiment croissant que les préoccupations du peuple ne font pas partie des priorités de la classe politique. La BBC a été critiquée pour avoir mis en avant des cas marginaux de violences lors de précédentes manifestations, tout en négligeant les revendications légitimes. Cette approche a été perçue comme une tentative de discréditer le mouvement en le présentant comme l’œuvre de groupes marginaux, plutôt que comme une expression de mécontentement populaire face à une politique migratoire jugée défaillante voire désastreuse pour la survie de la nation.

Le 31 août, de l’autre côté du globe, la « March for Australia » a rassemblé plusieurs milliers de personnes dans les grandes métropoles : Sydney, Melbourne et Perth. Contrairement aux manifestations du Royaume-Uni, il ne s’agissait pas d’initiatives dispersées, mais d’une mobilisation nationale coordonné.

L’organisation a été portée par le parti One Nation, formation populiste fondée par Pauline Hanson et solidement implantée dans l’État du Queensland, où elle détient des sièges au Parlement. Ce parti, qui milite depuis des années pour une réduction drastique de l’immigration, a obtenu 6.4% du vote aux élections de 2025, son meilleur score depuis l’an 2000.

De nombreux électeurs de droite votent stratégiquement pour la Liberal–National Coalition, car ce bloc a de bonnes chances de former le gouvernement, mais soutiennent One Nation pour ses positions fermes sur l’immigration, la souveraineté et la défense des « valeurs australiennes ». Ainsi, les idées du parti représentent un pourcentage plus élevé de la population que ne le suggère le modeste pourcentage du vote obtenu aux élections.

La presse australienne a largement couvert ces manifestations, mais s’est concentrée sur la présence de quelques groupes néo-nazis, très minoritaires, afin de dénigrer tout le mouvement. Le gouvernement fédéral a immédiatement dénoncé ces symboles, amalgamant tout le mouvement à l’ultra-droite radicale.

Derrière ces manifestations émerge un mot d’ordre de plus en plus assumé : la « remigration ». Le terme, popularisé par Génération identitaire en France au début des années 2010, désigne le renvoi des migrants en situation irrégulière, dont les demandeurs d’asile déboutés. Pour certains, la remigration doit aussi s’étendre aux demandeurs encore en attente de décision, perçus comme des personnes ne fuyant pas une véritable menace vitale dans leur pays d’origine, et à ceux récemment admis qui commettent des actes criminels.

Jusqu’ici, « remigration » était considéré comme une expression toxique, réservée aux marges radicales. Mais l’année 2025 marque un tournant – notamment par le retour de Donald Trump à la Maison Blanche et ses politiques d’expulsion et de dissuasion migratoire. Elon Musk, de son côté, a répondu à un tweet de l’activiste Steve Laws par : « Remigration is the only way » (la remigration est le seul moyen).

On ne discute plus seulement de quotas et de sécurisation des frontières : le débat porte désormais sur la légitimité même de déporter des personnes en situation irrégulière. Ce glissement sémantique répond aussi à la substitution, par le camp immigrationniste, du « migrant illégal » ou « en situation irrégulière » par le « demandeur d’asile ». Or, ce n’est pas qu’une question de vocabulaire : de nombreux gouvernements occidentaux ont multiplié les voies d’entrée, certains allant jusqu’à adresser des appels explicites, comme l’avait fait Angela Merkel en 2015 avec son fameux « Wir schaffen das », puis Justin Trudeau son fameux tweet de 2017.

La capacité des États à traduire cette volonté en politiques concrètes varie selon leurs cadres constitutionnels et dépendra bien entendu de la couleur des gouvernements. L’Australie dispose d’une grande latitude, comme l’a montré la « Pacific Solution », qui consistait à reléguer en dehors du territoire australien des demandeurs d’asile arrivant par voie maritime. Le Royaume-Uni, sans constitution écrite, jouit en théorie d’une liberté similaire, mais reste contraint par la Convention européenne des droits de l’homme, comme l’a illustré le bras de fer autour du plan Rwanda. La France et l’Allemagne, en revanche, constituent un entre-deux : États de droit solidement arrimés aux normes européennes, elles disposent en théorie de marges de manœuvre limitées, mais le débat public a clairement glissé vers l’idée d’un retour forcé des déboutés, voire d’un élargissement des expulsions. Le Canada reste le pays le plus verrouillé constitutionnellement : sa Charte protège explicitement les droits fondamentaux, et elle s’applique à « toute personne », pas seulement aux citoyens.

Au terme de décennies d’immigration massive et incontrôlée qui s’intègre peu, mal ou pas du tout, les Occidentaux ne reconnaissent plus leurs quartiers, leurs villes et leurs pays. La question de l’immigration interpelle de plus en plus de gens. À travers l’Occident, on sent que le vent est en train de tourner, et, comme le dit le vieil adage – la politique découle de la culture –, l’année 2025 pourrait bien marquer le début d’une recomposition politique autour de cette notion de retour forcé.

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