Pendant des mois, l’attention du monde s’est portée sur le détroit d’Ormuz, cette étroite voie maritime par laquelle transite une part considérable des exportations mondiales de pétrole et de gaz naturel liquéfié. Les menaces iraniennes de fermer le passage ont rappelé à quel point un simple goulet d’étranglement peut bouleverser les marchés de l’énergie, faire bondir les prix et fragiliser les économies occidentales.
Or, selon Shannon Joseph, présidente d’Energy for a Secure Future et collaboratrice au Financial Post, le Canada possède lui aussi son propre « détroit d’Ormuz ». La différence est qu’il ne s’agit pas d’un passage maritime contrôlé par une puissance étrangère, mais d’un étranglement politique et militant qui freine systématiquement le développement des infrastructures énergétiques de la Colombie-Britannique.
L’analogie peut sembler audacieuse, mais elle soulève une question stratégique rarement abordée : qu’arrive-t-il lorsqu’un pays riche en ressources naturelles devient incapable de les acheminer jusqu’aux marchés internationaux?
Selon Shannon Joseph, cela fait des décennies que les ports, pipelines, terminaux méthaniers et corridors ferroviaires de la côte Ouest sont la cible de campagnes militantes visant à empêcher les exportations canadiennes. Certaines de ces mobilisations ont donné lieu à des occupations de chantiers, à des actes d’intimidation, à des sabotages d’équipements ou à des blocages d’infrastructures, comme ce fut notamment le cas lors des manifestations contre le projet Coastal GasLink.
Bien entendu, la situation n’a rien de comparable à une guerre menée par un régime comme celui de l’Iran ou aux attaques des Houthis contre les navires marchands en mer Rouge. Mais l’effet économique peut, selon elle, converger vers le même résultat : empêcher l’approvisionnement des marchés en énergie.
Une vulnérabilité stratégique
Cette réflexion intervient dans un contexte international où la sécurité énergétique est redevenue une priorité géopolitique.
Depuis plusieurs années, la guerre en Ukraine, les attaques répétées des Houthis contre la navigation commerciale en mer Rouge et les tensions avec l’Iran autour du détroit d’Ormuz ont démontré qu’une trop forte concentration des routes énergétiques constitue une faiblesse majeure pour les démocraties occidentales.
Le G7 lui-même a récemment appelé à la diversification des routes d’approvisionnement afin de réduire la dépendance envers le détroit d’Ormuz, tout en soulignant que le Canada pourrait jouer un rôle accru sur les marchés mondiaux grâce à une augmentation de ses capacités d’exportation.
Encore faut-il que ces capacités puissent effectivement être construites.
Le paradoxe est frappant. Alors que les alliés occidentaux cherchent à réduire leur dépendance envers le gaz russe et les exportations iraniennes, le Canada possède plus de 400 billions de pieds cubes de réserves de gaz naturel, mais continue d’éprouver d’importantes difficultés à développer les infrastructures permettant de les exporter.
Les bénéfices des projets énergétiques
L’un des aspects les plus intéressants du texte de Shannon Joseph est qu’il s’appuie également sur les retombées économiques observées le long du corridor reliant le bassin gazier de Montney jusqu’au port de Kitimat.
Avant la construction du pipeline Coastal GasLink et du terminal LNG Canada, les municipalités et communautés autochtones de ce corridor affichaient des revenus plus faibles que la moyenne provinciale, une qualité du logement inférieure ainsi qu’un niveau de diplomation postsecondaire plus faible.
Selon une étude commandée par Energy for a Secure Future, la situation s’est considérablement améliorée avec l’arrivée de ces investissements.
Les deux projets auraient notamment généré 75 700 emplois, plus de 11,7 millions de dollars consacrés à la formation de la main-d’œuvre, plus de 2 millions investis dans les hôpitaux locaux et près de 3,6 millions destinés à soutenir la rénovation et l’achat de logements. Le revenu moyen des ménages situés le long du corridor serait également passé d’environ 78 000 dollars en 2015 à 105 000 dollars en 2024, illustrant l’ampleur des retombées économiques évoquées par l’étude.
Les Premières Nations au cœur des projets
L’article remet également en question un autre argument souvent avancé dans les débats entourant les hydrocarbures.
Les groupes opposés aux pipelines affirment fréquemment agir au nom des Premières Nations. Or la réalité apparaît plus nuancée.
Entre 2019 et 2023, les différents partenariats conclus avec les communautés autochtones auraient entraîné une hausse de 159 % des revenus autonomes des vingt Premières Nations situées le long du corridor étudié. En moyenne, ces revenus représentent désormais environ 36 % de leur budget de fonctionnement.
Plusieurs communautés participent maintenant directement à la propriété des infrastructures.
Seize Premières Nations disposent notamment d’une option leur permettant d’acquérir une participation de 10 % dans Coastal GasLink, tandis que la nation Haisla est propriétaire majoritaire du projet Cedar LNG. Plus récemment encore, cinq Premières Nations se sont également associées aux possibilités de participation dans une éventuelle deuxième phase de LNG Canada.
Cette évolution témoigne d’un changement profond : de nombreuses communautés autochtones souhaitent désormais être partenaires des projets énergétiques plutôt que simples parties consultées.
Le véritable goulet d’étranglement canadien
L’image du « détroit d’Ormuz canadien » dépasse donc largement la simple formule journalistique.
Elle invite à considérer les infrastructures énergétiques comme des actifs stratégiques comparables aux ports, aux canaux ou aux voies maritimes qui conditionnent aujourd’hui les échanges internationaux.
Depuis plusieurs années, le Canada peine à construire de nouveaux oléoducs, gazoducs ou terminaux d’exportation malgré l’importance croissante de la demande mondiale en gaz naturel liquéfié. Pendant ce temps, des concurrents comme les États-Unis, le Qatar ou l’Australie continuent d’accroître leurs capacités d’exportation.
Dans un monde où les routes énergétiques deviennent elles-mêmes des enjeux de sécurité nationale, le principal obstacle canadien n’est peut-être pas géographique.
Selon Shannon Joseph, il réside plutôt dans la capacité d’une succession de campagnes militantes, de contestations judiciaires et d’incertitudes politiques à transformer la côte pacifique canadienne en véritable goulet d’étranglement énergétique.
À l’heure où les démocraties occidentales cherchent à diversifier leurs approvisionnements et à réduire leur dépendance envers les régimes autoritaires, cette question dépasse largement le cadre des débats environnementaux. Elle touche désormais à la sécurité économique, à la résilience des chaînes d’approvisionnement et au rôle que le Canada entend jouer comme fournisseur d’énergie dans un contexte géopolitique de plus en plus instable.



