Dans une chronique publiée dans le National Post, Avi Benlolo soutient que l’une des plus grandes victoires du Hamas ne se mesure pas uniquement sur le terrain militaire ou médiatique, mais dans la manière dont une partie de l’opinion publique occidentale en est venue à minimiser, relativiser, voire excuser les crimes de l’organisation islamiste. Selon lui, des mécanismes psychologiques bien connus, comme le biais de confirmation et la dissonance cognitive, expliqueraient en partie cette incapacité à reconnaître la nature du mouvement et les responsabilités du conflit.
Près de trois ans après les massacres du 7 octobre 2023, force est de constater que le débat public demeure profondément polarisé. Alors que les témoignages d’otages, les enquêtes sur les atrocités commises par le Hamas et les preuves des méthodes employées par l’organisation se sont multipliés, une partie du discours militant continue de présenter Israël comme l’unique responsable de la guerre en cours à Gaza, reléguant parfois au second plan les événements qui ont déclenché le conflit.
Le poids du biais de confirmation
Selon Avi Benlolo, cette situation s’explique notamment par le biais de confirmation, un phénomène psychologique bien documenté selon lequel les individus ont tendance à privilégier les informations qui confirment leurs convictions préexistantes tout en rejetant celles qui les contredisent.
Il cite notamment le témoignage de Rimon Buchshtab-Kirscht, ancienne otage israélienne capturée le 7 octobre 2023 puis libérée après 53 jours de captivité. Dans une longue entrevue, celle-ci décrit avoir été battue, enfermée dans des conditions inhumaines et victime d’agressions sexuelles durant sa détention.
Pour Benlolo, un tel témoignage devrait normalement amener toute personne de bonne foi à condamner sans ambiguïté les méthodes du Hamas. Pourtant, observe-t-il, ces récits semblent recevoir une couverture médiatique beaucoup plus discrète que d’autres aspects du conflit, particulièrement dans certains milieux militants.
L’auteur va jusqu’à affirmer que la photographie montrant l’ancienne otage regardant fixement son geôlier masqué au moment de sa libération aurait pu devenir une image emblématique de la barbarie du Hamas, au même titre que le célèbre « Tank Man » de la place Tian’anmen. Selon lui, cette image est pourtant largement passée sous silence.
La dissonance cognitive
Benlolo invoque également le concept de dissonance cognitive, développé par le psychologue Leon Festinger.
Lorsqu’un fait remet en cause une vision du monde profondément ancrée, explique-t-il, il est souvent plus facile de modifier son interprétation des événements que de remettre en question son propre système de croyances.
Dans le contexte actuel, cette logique conduirait certains militants à maintenir coûte que coûte une lecture opposant systématiquement des « oppresseurs » à des « opprimés », même lorsque les faits viennent compliquer cette grille d’analyse.
Selon Benlolo, cette dynamique expliquerait pourquoi certains responsables politiques continuent d’utiliser le terme de « génocide » pour qualifier l’offensive israélienne tout en accordant relativement peu d’attention aux crimes du Hamas ou au rôle joué par celui-ci dans le déclenchement et la poursuite du conflit.
Il prend notamment l’exemple du maire de New York, Zohran Mamdani, qu’il accuse de présenter une version profondément incomplète des événements en mettant essentiellement l’accent sur les actions israéliennes sans rappeler que la guerre débute avec l’attaque du 7 octobre, qui a fait près de 1 200 morts en Israël et entraîné la prise de centaines d’otages.
Une lecture idéologique du conflit
Au-delà de la psychologie individuelle, Benlolo estime que plusieurs courants idéologiques dominants dans les universités et les institutions occidentales auraient préparé le terrain à cette lecture des événements.
Il critique notamment la montée des théories décoloniales, qui tendent à analyser les conflits à travers une opposition entre colonisateurs et colonisés. Dans cette perspective, soutient-il, les Juifs sont parfois présentés comme des « colons européens », une lecture qu’il juge historiquement erronée puisqu’elle occulte les liens millénaires du peuple juif avec la terre d’Israël.
L’auteur reproche également à certains programmes axés sur la diversité, l’équité et l’inclusion (DEI) d’avoir accordé une attention importante à des concepts comme l’islamophobie tout en accordant relativement peu de place à l’antisémitisme, alors même que les communautés juives figurent parmi les plus ciblées par les crimes haineux dans plusieurs pays occidentaux.
Sans nécessairement partager chacune de ses conclusions, cette réflexion soulève une question plus large sur les limites des cadres idéologiques lorsqu’ils deviennent suffisamment rigides pour empêcher de reconnaître des réalités pourtant largement documentées.
Le risque de banaliser le terrorisme
Le débat dépasse largement le seul conflit israélo-palestinien. Depuis plusieurs décennies, les démocraties occidentales sont confrontées à différentes formes de terrorisme islamiste, qu’il s’agisse d’Al-Qaïda, de l’État islamique, du Hezbollah ou du Hamas.
Dans la plupart des cas, les massacres de civils, les attentats-suicides, les prises d’otages ou l’utilisation de boucliers humains ont fait l’objet d’une condamnation quasi unanime. Pourtant, depuis le 7 octobre, le Hamas semble bénéficier, dans certains milieux militants occidentaux, d’un traitement parfois différent, où la dénonciation de ses méthodes apparaît plus timide ou davantage relativisée.
Cette évolution alimente un malaise grandissant chez plusieurs observateurs, qui craignent que certaines causes politiques finissent par servir de filtre moral, conduisant à juger différemment des actes pourtant comparables selon l’identité de leurs auteurs.
Voir la réalité telle qu’elle est
La chronique d’Avi Benlolo constitue avant tout un appel à résister aux réflexes idéologiques qui empêchent d’examiner les faits avec lucidité. Selon lui, reconnaître la brutalité du Hamas n’empêche nullement de débattre de la conduite des opérations militaires israéliennes ou de la situation humanitaire à Gaza. En revanche, ignorer ou minimiser les crimes commis le 7 octobre et ceux qui ont suivi risque d’entretenir une lecture déformée du conflit.
Quelles que soient les positions que l’on adopte sur le plan politique, une société démocratique repose sur la capacité de confronter ses convictions aux faits, même lorsque ceux-ci viennent bousculer les récits auxquels elle est attachée. C’est précisément cette exigence intellectuelle que Benlolo estime aujourd’hui menacée par ce qu’il décrit comme une forme de dissonance cognitive collective.



