Pourquoi voit-on de plus en plus de cancers chez des adultes de moins de 50 ans? Une nouvelle étude publiée dans la prestigieuse revue scientifique Nature Medicine avance une piste de recherche intrigante : les générations plus jeunes sembleraient présenter un vieillissement biologique plus rapide que leurs prédécesseurs au même âge. Cette différence pourrait contribuer à expliquer la progression inquiétante des cancers précoces observée partout dans le monde.
L’information est notamment rapportée par Michelle Starr de ScienceAlert ainsi que par Marianne Guenot de Live Science, qui reviennent sur cette importante recherche dirigée par la Dre Yin Cao, épidémiologiste moléculaire à la Washington University School of Medicine de Saint-Louis.
Un vieillissement qui ne correspond pas à l’âge inscrit sur le certificat de naissance
Les chercheurs ne parlent pas ici de l’âge chronologique – le nombre d’années écoulées depuis la naissance –, mais plutôt de l’âge biologique, c’est-à-dire l’état réel de l’organisme tel qu’il peut être estimé grâce à différents biomarqueurs sanguins.
Avec le temps, les cellules accumulent des dommages causés par une multitude de facteurs : alimentation, pollution, rayonnement solaire, inflammation chronique, habitudes de vie et autres agressions environnementales. Cette accumulation favorise notamment l’apparition de cancers lorsque certaines cellules perdent le contrôle de leur croissance.
L’équipe de Yin Cao s’est demandé si les générations récentes présentaient déjà ces signes de vieillissement plus tôt dans leur vie.
Plus de 160 000 personnes étudiées
Pour répondre à cette question, les chercheurs ont analysé les données de 154 169 adultes provenant de la vaste banque de données britannique UK Biobank, puis les ont comparées à celles de 10 262 adultes participant au programme américain All of Us Research Program.
Les scientifiques ont utilisé un indicateur appelé PhenoAge, qui combine l’âge chronologique avec neuf biomarqueurs sanguins, notamment :
- les protéines inflammatoires (CRP);
- le glucose;
- la créatinine;
- l’albumine;
- différents paramètres des globules blancs.
À partir de ces données, ils ont calculé un « écart d’âge » permettant d’estimer si une personne apparaît biologiquement plus vieille ou plus jeune que ce que son âge réel laisserait prévoir.
Les générations récentes semblent biologiquement plus âgées
Les résultats sont frappants.
Au Royaume-Uni, les personnes nées entre 1965 et 1974 présentaient un écart d’âge biologique 23 % plus élevé que celles nées entre 1950 et 1954, lorsqu’on les comparait au même âge chronologique.
Aux États-Unis, le phénomène semblait encore plus marqué : les personnes nées entre 1990 et 1999 affichaient un écart d’âge biologique 92 % plus élevé que celles nées entre 1965 et 1969.
Autrement dit, à âge égal, les générations plus jeunes semblaient déjà présenter des marqueurs biologiques associés à un organisme plus âgé.
Les chercheurs précisent toutefois qu’il ne faut pas interpréter ces résultats comme si les membres de la génération Z étaient soudainement devenus des personnes âgées. Il s’agit plutôt d’une différence statistique détectée à l’échelle de grandes populations.
Un lien avec les cancers avant 55 ans
L’équipe a ensuite cherché à savoir si ce vieillissement biologique accéléré était associé à un risque accru de cancer.
La réponse est oui.
Chaque augmentation d’un écart-type du score de vieillissement biologique était associée à une hausse d’environ 8 % du risque de développer un cancer solide avant l’âge de 55 ans.
Les associations les plus fortes concernaient :
- les cancers du poumon;
- les cancers du système digestif, notamment le cancer colorectal;
- les cancers de l’utérus.
Pour le cancer du poumon, le risque augmentait même d’environ 57 %.
Fait particulièrement intéressant, cette relation persistait même après avoir tenu compte d’autres facteurs connus comme le tabagisme, l’obésité, la prédisposition génétique ou encore la longueur des télomères.
Les chercheurs ont également observé que certains organes semblaient vieillir différemment. Un vieillissement accéléré du système immunitaire était davantage associé au cancer du poumon, tandis qu’un vieillissement du tissu adipeux semblait davantage lié au cancer colorectal précoce.
Une hausse mondiale des cancers chez les moins de 50 ans
Depuis plusieurs années déjà, les chercheurs constatent une augmentation de plusieurs cancers chez les jeunes adultes.
Selon une étude publiée en 2023 et citée par Live Science, les diagnostics de cancers précoces auraient augmenté d’environ 25 % dans le monde entre 1990 et 2019.
Les cancers du sein, du côlon, du rein et de l’utérus figurent notamment parmi ceux dont l’incidence progresse chez les moins de 50 ans.
En 2025, une autre étude avait déjà montré que les millénariaux étaient la première génération à présenter un risque plus élevé pour certains cancers que leurs propres parents.
Beaucoup de questions demeurent
Les auteurs insistent cependant sur un point essentiel : leur étude ne démontre pas que le vieillissement biologique accéléré est la cause directe de cette augmentation des cancers.
Comme le souligne la Dre Jyoti Nangalia, chercheuse au Wellcome Sanger Institute, interrogée par Live Science, il s’agit avant tout d’une étude observationnelle. Elle met en évidence une corrélation, mais ne permet pas d’établir un lien de causalité.
Plusieurs spécialistes rappellent également que les outils mesurant l’âge biologique, comme PhenoAge, demeurent relativement récents et nécessitent encore des validations supplémentaires avant de pouvoir être utilisés en pratique clinique pour évaluer le risque individuel.
Les causes restent inconnues
Une question demeure entière : pourquoi les générations récentes semblent-elles vieillir biologiquement plus rapidement?
Les chercheurs évoquent l’idée d’un ensemble complexe d’expositions modernes qui laisseraient progressivement une « empreinte biologique » sur l’organisme.
L’étude ne permet toutefois pas d’identifier précisément lesquelles.
Parmi les hypothèses souvent discutées dans la littérature scientifique figurent l’alimentation ultratransformée, l’obésité, la sédentarité, certaines perturbations du microbiote intestinal, les polluants environnementaux, le stress chronique ou encore diverses expositions chimiques. La présente étude ne permet cependant pas de départager leur importance respective.
Pour la Dre Yin Cao, l’objectif ultime est désormais de comprendre comment ces environnements modernes influencent le vieillissement de l’organisme afin d’identifier plus tôt les personnes à risque et de développer des stratégies de prévention beaucoup plus personnalisées.
En attendant, cette recherche apporte une nouvelle pièce importante à un casse-tête qui préoccupe de plus en plus les oncologues : pourquoi voit-on aujourd’hui davantage de cancers apparaître chez des adultes qui, il y a quelques décennies, étaient encore considérés comme trop jeunes pour développer ce type de maladie?



