Alors que la France entre dans la dernière année du second mandat d’Emmanuel Macron, le paysage politique français apparaît particulièrement fragmenté. Sans majorité parlementaire et avec un bilan économique contesté, le président se tourne de plus en plus vers les dossiers internationaux, notamment la guerre en Ukraine. Pendant ce temps, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon sont déjà en ordre de bataille pour la présidentielle de 2027. Selon Ghislain Benhessa, un duel entre les deux figures pourrait devenir le scénario le plus probable.
Ghislain Benhessa est Docteur en Droit, essayiste et observateur de la scène politique française.
Entretien
Simon Leduc : Quelles sont les principales priorités d’Emmanuel Macron pour sa dernière année de mandat?
Ghislain Benhessa : «La rentrée politique française est notamment marquée par plusieurs décisions récentes du Conseil constitutionnel concernant des lois importantes pour la fin du quinquennat.
Le Conseil constitutionnel a notamment censuré la disposition visant à interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans, qui constituait pourtant un des chevaux de bataille d’Emmanuel Macron. À l’inverse, il a essentiellement validé la loi sur l’aide à mourir, qui constitue l’un des grands marqueurs de la fin de la Macronie.
Emmanuel Macron a déjà annoncé vouloir faire proposer une nouvelle loi sur la régulation des réseaux sociaux au printemps 2027. C’est donc un premier chantier qui demeure dans son agenda.
Un autre dossier concerne la lutte contre les ingérences. Le gouvernement français insiste de plus en plus sur les risques d’ingérences étrangères, notamment celles qui seraient attribuées à la Russie et qui pourraient viser le processus électoral français. Il existe déjà des mécanismes contre les ingérences étrangères et une réflexion est engagée sur ce qui est présenté comme des ingérences intérieures.
Je suis extrêmement sceptique à l’égard de cette évolution. Cela peut aussi être perçu comme une manière de contrôler l’opposition et de réguler les adversaires de la pensée dominante. L’Union européenne s’inscrit d’ailleurs dans cette tendance en voulant réglementer davantage l’espace numérique au nom de la protection de la démocratie.
Enfin, un autre dossier majeur sera le budget de 2027. Compte tenu de l’absence persistante de majorité parlementaire, les discussions s’annoncent difficiles. Il faudra encore une fois négocier, marchander et chercher des compromis pour parvenir à faire adopter un budget dans un contexte financier très difficile.»
Sur la scène internationale, Emmanuel Macron va-t-il continuer de se concentrer sur l’Ukraine et la Russie?
Ghislain Benhessa : «Absolument. Emmanuel Macron, qui a perdu une grande partie de sa capacité d’action sur le plan intérieur, se positionne depuis maintenant deux ans très fortement sur la scène internationale.
L’Ukraine constitue son principal cheval de bataille. Il existe une volonté très forte de soutenir Kiev et de se placer aux côtés de l’Ukraine face à la Russie. Cette rhétorique devrait se poursuivre jusqu’à la présidentielle.
Il faut également rappeler qu’il n’y a jamais eu de véritable débat parlementaire sur une entrée en guerre de la France aux côtés de l’Ukraine. Malgré cela, la France apporte une aide importante à Kiev et se trouve clairement engagée dans le conflit.
Pour Emmanuel Macron, la scène internationale représente aussi une forme de bouée de sauvetage politique. Son bilan intérieur est très contesté, le pays connaît une situation financière difficile et son camp est profondément affaibli. Sur la scène internationale, il peut toutefois encore apparaître comme un chef d’État ayant une capacité d’action.»
Le gouvernement pourrait-il être renversé à l’automne?
Ghislain Benhessa : «Je ne pense pas que les partis d’opposition aient intérêt à provoquer une nouvelle crise gouvernementale. Depuis la dissolution de 2024, plusieurs gouvernements se sont succédé : Michel Barnier, François Bayrou puis Sébastien Lecornu.
Mais plus on se rapproche de la présidentielle de 2027, moins les partis ont intérêt à ajouter du chaos à une situation qui a déjà une échéance naturelle.
Emmanuel Macron ne peut pas briguer un troisième mandat. Les différents partis se concentrent donc désormais sur sa succession. La France insoumise, le Rassemblement national, les centristes et les différentes composantes de la droite et de la gauche cherchent à définir leur stratégie pour l’après-Macron.
Je pense donc qu’ils vont davantage miser sur la présidentielle que sur une nouvelle crise gouvernementale.»
Où en sont les principaux partis à l’approche de la présidentielle?
Ghislain Benhessa : «La situation est assez caricaturale. Deux formations sont déjà solidement campées sur leurs positions : le Rassemblement national avec Marine Le Pen et La France insoumise avec Jean-Luc Mélenchon.
Marine Le Pen est en campagne, même si sa situation judiciaire doit encore être clarifiée. Jean-Luc Mélenchon, de son côté, est déjà dans les starting-blocks et considère que la gauche devrait être représentée par lui.
Pour les autres formations, c’est beaucoup plus confus. Chez Les Républicains, Bruno Retailleau est candidat, mais certains responsables se rapprochent d’Édouard Philippe parce qu’ils considèrent que Retailleau aurait peu de chances de l’emporter.
On retrouve une dynamique similaire chez certains anciens responsables de la droite, comme Valérie Pécresse ou Jean-François Copé, qui semblent se rapprocher d’Édouard Philippe.
Un récent sondage place Marine Le Pen en tête avec environ 35 % des intentions de vote au premier tour, devant Jean-Luc Mélenchon à 16 % et Édouard Philippe à 14 %. Cela signifie qu’Édouard Philippe n’apparaît plus nécessairement comme celui qui pourrait empêcher un second tour entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon.
Gabriel Attal demeure également derrière Édouard Philippe. Quant aux écologistes, ils sont eux aussi divisés. Marine Tondelier pourrait souhaiter se présenter, mais une partie de son électorat se trouve déjà dans l’orbite de Jean-Luc Mélenchon.
À gauche, d’autres personnalités pourraient également entrer dans la course, notamment François Hollande ou Bernard Cazeneuve. Le paysage demeure donc extrêmement éclaté.»
Le Parti socialiste a-t-il déjà choisi son candidat?
Ghislain Benhessa : «Non. Olivier Faure, le premier secrétaire du Parti socialiste, a notamment été désavoué en juillet concernant sa stratégie. Il avait proposé l’organisation de primaires à gauche, mais cette proposition n’a pas été retenue par les militants socialistes.
Pour l’instant, personne ne sait véritablement qui sera le candidat socialiste. Une primaire pourrait éventuellement permettre de départager les prétendants, mais plusieurs questions demeurent selon moi.
Raphaël Glucksmann, qui n’est pas membre du Parti socialiste, avait notamment envisagé de participer à une éventuelle primaire de la gauche. On devrait commencer à y voir plus clair au cours de l’automne, à mesure que certains candidats potentiels réaliseront qu’ils disposent ou non d’un espace politique.»
Un second tour entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon est-il aujourd’hui le scénario le plus probable?
Ghislain Benhessa : « Ce scénario ne me surprend absolument pas. Il s’inscrit dans une dynamique qui existe depuis longtemps.
Le Rassemblement national progresse globalement depuis 20 ou 25 ans. Depuis la qualification de Jean-Marie Le Pen au second tour en 2002, le parti n’a cessé de gagner du terrain, malgré quelques périodes de reflux.
Une des raisons est que plusieurs problèmes de fond demeurent irrésolus. La situation économique et sociale se dégrade, une partie des classes moyennes se sent déclassée et les électeurs cherchent des solutions alternatives.
Le politologue Jérôme Fourquet a d’ailleurs analysé cette dynamique en expliquant que le déclassement et la paupérisation de la classe moyenne alimentent à la fois le vote du RN et celui de La France insoumise.
Une partie des travailleurs indépendants, des artisans, des commerçants, des employés et des cadres déclassés se tournent vers Marine Le Pen parce qu’ils ont le sentiment de travailler davantage tout en disposant de moins en moins des fruits de leur travail.
De son côté, La France insoumise dispose d’un électorat différent, notamment dans certains milieux issus de l’immigration, de la fonction publique et des populations dépendantes des politiques sociales.
Le résultat est un affaiblissement progressif du centre politique. Le macronisme avait réussi à réunir une partie de la bourgeoisie de droite et de gauche autour d’un projet pro-européen. Mais ce centre s’est progressivement vidé de sa substance.
C’est pourquoi je pense qu’un duel entre le RN et La France insoumise est appelé à se produire. Si ce n’est pas en 2027, ce sera peut-être en 2032.»
Peut-on parler d’une révolte du monde ordinaire contre les élites avec le RN et La France insoumise?
Ghislain Benhessa : «Pour le centre politique, la Macronie et une partie de la droite et de la gauche, le RN et La France insoumise sont effectivement considérés comme des forces populistes et antisystème.
Je nuancerais toutefois cette analyse. Le RN s’est considérablement dédiabolisé. Il a notamment abandonné plusieurs positions qu’il défendait il y a dix ans. Il ne propose plus de sortir de l’Union européenne, de l’euro ou de l’espace Schengen. Son discours est devenu beaucoup plus policé.
Le RN constitue donc aujourd’hui une opposition relativement contrôlée à l’intérieur du système. La France insoumise, de son côté, ne propose pas non plus de sortir complètement du système politique et institutionnel.
Le véritable enjeu sera donc de savoir ce qui se produira si le RN arrive au pouvoir. S’il ne parvient pas à modifier profondément la trajectoire du pays et à restaurer la confiance des Français, une partie de ses électeurs pourrait considérer que même les forces présentées comme antisystème ne sont finalement pas capables de changer les choses.
Le RN et La France insoumise représentent donc une opposition importante, mais ils cherchent surtout, pour l’instant, à modifier une partie de l’équation à l’intérieur du système plutôt qu’à procéder à une refonte complète de celui-ci»



