Avant même d’occuper l’un des postes les plus sensibles du gouvernement fédéral, celui de ministre de la Sécurité publique, Gary Anandasangaree aurait personnellement appuyé l’immigration d’un homme que les autorités canadiennes considèrent comme membre d’un groupe terroriste. C’est ce que révèlent des documents obtenus et analysés par les journalistes de Global News, Stewart Bell, Jeff Semple et Mercedes Stephenson.
À deux reprises, en 2016 et en 2023, alors qu’il était député libéral, Anandasangaree a écrit des lettres officielles — sur papier à en-tête de la Chambre des communes — destinées à l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC), en faveur de Senthuran Selvakumaran, un ressortissant sri-lankais interdit de séjour au Canada pour son implication présumée avec les Tigres tamouls (LTTE), un groupe toujours inscrit sur la liste canadienne des entités terroristes.
Un appui personnel devenu embarrassant
Le plus récent de ces courriers, daté du 19 juillet 2023, plaide la réunification familiale comme motif humanitaire. L’ASFC venait une fois de plus de refuser à Selvakumaran le statut de résident permanent, invoquant une implication prolongée avec les Tigres tamouls — un groupe connu pour ses attentats, assassinats politiques (dont celui du Premier ministre indien Rajiv Gandhi) et son réseau d’intimidation et d’extorsion au sein de la diaspora tamoule, notamment à Toronto.
Anandasangaree y dénonçait une décision « cruelle et inhumaine » qui sépare un père de sa fille née au Canada et une épouse de son mari. Or, selon l’ASFC, la naissance de l’enfant est survenue près d’une décennie après le premier refus d’admission, à une époque où Selvakumaran savait pertinemment qu’il ne pouvait légalement immigrer au Canada.
Le 26 juillet 2023, soit un jour après l’envoi de la lettre à l’avocat du requérant, Anandasangaree a été nommé ministre des Relations Couronne-Autochtones. En mai 2025, il a pris la tête du ministère de la Sécurité publique, devenant l’autorité politique responsable de l’ASFC… à qui il avait pourtant demandé d’infléchir une décision au nom de motifs familiaux.
Rétrospective d’un cas litigieux
Le cas de Senthuran Selvakumaran est suivi par les autorités depuis près de deux décennies. Dès 1998, il s’installe au Royaume-Uni, où il demande l’asile en avouant avoir distribué les journaux de propagande des Tigres tamouls, en plus d’avoir été rémunéré pour ces activités. En 2007, il réitère ces aveux lors d’une entrevue à la Haute Commission canadienne à Colombo, au Sri Lanka.
Mais après plusieurs rejets, Selvakumaran a progressivement modifié sa version des faits, prétendant qu’il avait été mal conseillé ou même intimidé pour dire qu’il avait été membre du LTTE. Cette incohérence, selon l’ASFC, mine sa crédibilité.
Son dernier recours : une demande de « soulagement ministériel », une mesure discrétionnaire permettant à un ministre — en l’occurrence celui de la Sécurité publique — d’outrepasser une interdiction pour des motifs jugés exceptionnels. C’est précisément dans ce contexte que les lettres de soutien de Gary Anandasangaree ont été versées au dossier.
En janvier 2024, son prédécesseur, Dominic LeBlanc, a rejeté la demande. Le 9 juillet 2025, la Cour fédérale a confirmé la décision, soulignant que l’ASFC avait bel et bien pris en compte les lettres de soutien, mais qu’elles ne pouvaient contrebalancer les risques pour la sécurité nationale.
Une apparence de conflit d’intérêts préoccupante
La situation soulève d’importantes questions éthiques. En tant que député, Anandasangaree avait certes le droit d’intervenir pour un électeur. Mais en devenant ministre de la Sécurité publique, il s’est retrouvé dans une position où il supervise directement les agences qu’il avait tenté d’influencer quelques mois plus tôt.
Selon le reportage de Global News, Erin O’Gorman, présidente de l’ASFC, a explicitement mentionné les lettres du député dans sa recommandation de refus, tout en affirmant que les enjeux de sécurité demeuraient prioritaires.
Dans une déclaration écrite transmise à Global News, Anandasangaree affirme s’être récusé de tous les dossiers touchant les Tigres tamouls et leurs organisations affiliées comme le World Tamil Movement. Il soutient que jamais, depuis sa nomination au cabinet, il n’a personnellement appuyé une demande de soulagement ministériel.
Il admet toutefois avoir envoyé ces lettres avant d’entrer en fonction, et assure avoir instruit son personnel de circonscription de ne plus fournir de lettres de soutien dans les dossiers d’immigration dès sa nomination.
Une récusation suffisante?
L’affaire illustre un paradoxe politique : un ministre chargé de protéger la frontière, de durcir la législation anti-immigration à la demande des États-Unis, et de superviser les services de renseignement et d’immigration… a personnellement plaidé en faveur d’un individu que ces mêmes services considèrent comme membre actif d’une organisation terroriste.
En ce sens, comme le notent les journalistes de Global News, la position d’Anandasangaree « met les responsables de la sécurité publique dans une position délicate : défendre la sécurité nationale face à un ministre qui, auparavant, en a défendu l’exact contraire. »
Le bureau du premier ministre Mark Carney n’a pas commenté l’affaire à ce jour. Mais dans un contexte de tensions diplomatiques avec Washington, où Donald Trump accuse le Canada d’avoir des frontières poreuses, cette affaire pourrait rapidement prendre une tournure politique. Surtout si les conservateurs y voient une occasion d’illustrer les contradictions du gouvernement libéral sur les enjeux d’immigration et de sécurité.



