Mark Carney s’était présenté aux électeurs comme l’homme capable de régler la guerre commerciale avec Donald Trump. Son expérience des marchés internationaux, son passage à la tête de deux banques centrales et son réseau diplomatique devaient lui permettre de négocier une nouvelle relation économique et sécuritaire avec les États-Unis.
Quinze mois après l’élection fédérale, cette promesse paraît pourtant plus lointaine que jamais.
L’administration Trump vient d’annoncer de nouveaux droits de douane de 50 % sur un vaste éventail de produits canadiens, dont plusieurs étaient jusqu’ici exemptés en vertu de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique. Washington cible notamment des boissons alcoolisées, des produits laitiers, du contreplaqué, du ciment, des vêtements, du miel, des patins et des bâtons de hockey.
Selon Radio-Canada, les nouvelles mesures doivent entrer en vigueur dans 30 jours. L’énergie, la potasse, les minéraux critiques et le poisson sont épargnés, mais cette nouvelle salve constitue malgré tout une escalade majeure dans la guerre commerciale.
Des économistes cités par CTV News évaluent à environ 28 milliards de dollars la valeur annuelle des exportations canadiennes susceptibles d’être touchées. Cela ne représenterait qu’environ 5 % des exportations vers les États-Unis, mais certaines entreprises et certaines régions pourraient subir des conséquences extrêmement lourdes.
Le gouvernement Carney dénonce naturellement une décision injustifiée et contraire à l’ACEUM. Il est vrai que Donald Trump a déclenché cette guerre tarifaire et que plusieurs de ses exigences sont brutales, parfois changeantes et difficiles à satisfaire.
Mais cela ne suffit plus à expliquer l’impasse.
Depuis son arrivée au pouvoir, Carney prétend simultanément vouloir conclure une nouvelle entente privilégiée avec les États-Unis et réorienter ostensiblement le Canada vers l’Union européenne, l’Asie et même la Chine. Pendant ce temps, les provinces ont multiplié les boycotts spectaculaires, les alcools américains ont disparu des tablettes publiques et les dirigeants canadiens ont régulièrement adopté une rhétorique de confrontation.
Autrement dit, Ottawa affirme vouloir rétablir la relation avec Washington tout en envoyant presque constamment le message que le Canada prépare son éloignement des États-Unis.
Une promesse électorale devenue méconnaissable
Pendant la campagne de 2025, Carney ne promettait pas simplement de gérer les conséquences des tarifs américains. Il se présentait comme le dirigeant le mieux placé pour négocier avec Trump et obtenir une nouvelle relation économique et sécuritaire.
Cette promesse constituait l’un des principaux arguments en faveur de son élection. Devant un président américain imprévisible et agressif, les Canadiens devaient choisir un gestionnaire expérimenté, habitué aux crises internationales et capable de parler le langage des marchés.
Après sa victoire, Carney s’est rapidement rendu à Washington. Les deux gouvernements ont ensuite multiplié les discussions et fixé plusieurs échéances pour parvenir à une entente.
Ottawa a même aboli sa taxe sur les services numériques afin de faire reprendre les négociations interrompues par Trump. Le gouvernement fédéral avait alors annoncé qu’un accord était recherché avant le 21 juillet 2025. Le ministère des Finances liait explicitement l’abandon de la taxe à la reprise des négociations commerciales.
Un an plus tard, aucune entente durable n’a été conclue.
Ottawa a également reculé sur certaines contraintes imposées aux entreprises numériques américaines. Ces concessions n’ont toutefois suscité aucune reconnaissance à Washington. Le représentant américain au Commerce, Jamieson Greer, a soutenu que le Canada ne méritait aucun « crédit » pour avoir simplement retiré des politiques que les États-Unis considéraient comme hostiles.
La méthode Carney n’a donc produit ni apaisement ni règlement. Le gouvernement canadien a consenti des reculs ponctuels sans jamais établir une orientation suffisamment claire pour convaincre Washington qu’il souhaitait réellement reconstruire l’intégration économique nord-américaine.
Négocier avec Washington tout en affichant son réalignement
La difficulté fondamentale tient à l’ambiguïté de la stratégie canadienne.
Diversifier le commerce extérieur du Canada peut évidemment constituer un objectif légitime. Une économie ne devrait pas dépendre entièrement d’un seul marché, surtout lorsque celui-ci est dirigé par un président qui utilise ouvertement les tarifs comme instrument de pression politique.
Mais il existe une différence entre diversifier progressivement ses débouchés et transformer cette diversification en message politique dirigé contre son principal partenaire.
Depuis plus d’un an, le gouvernement Carney insiste publiquement sur la nécessité de réduire la dépendance canadienne envers les États-Unis, de créer de nouvelles alliances entre les « puissances moyennes » et de construire un système économique moins vulnérable aux décisions de Washington.
En juin 2025, Carney annonçait avec l’Union européenne une nouvelle association stratégique couvrant le commerce, la sécurité économique, la défense et les technologies. Ottawa obtenait également l’accès au programme européen d’acquisition militaire SAFE, devenant le seul participant non européen. Le gouvernement présentait cette initiative comme une étape majeure de la diversification stratégique canadienne.
Depuis, Carney affirme avoir signé plus de 20 ententes économiques et sécuritaires sur cinq continents. Son gouvernement cherche de nouveaux accords avec l’Inde, le Mercosur, l’Asie du Sud-Est, la Thaïlande et les Philippines. Dans un discours prononcé à New York, le premier ministre a présenté le Canada comme une plateforme donnant accès à un marché mondial considérablement élargi.
Pris individuellement, ces partenariats sont défendables. Ensemble, accompagnés d’un discours répété sur la rupture de l’ordre ancien, ils peuvent toutefois être perçus à Washington comme l’annonce d’un réalignement politique.
Carney cherche donc à obtenir simultanément deux choses contradictoires : préserver un accès privilégié au marché américain tout en signalant que le Canada entend s’émanciper de l’influence économique et stratégique des États-Unis.
Le rapprochement avec la Chine, signal particulièrement risqué
Le rapprochement avec Pékin constitue le geste le plus susceptible d’avoir irrité Washington.
En janvier, Carney s’est rendu en Chine pour rencontrer Xi Jinping et conclure une nouvelle association stratégique portant notamment sur l’énergie, l’agriculture et le commerce. Il s’agissait de la première visite officielle d’un premier ministre canadien en Chine depuis près d’une décennie.
Ottawa a accepté de réduire de 100 % à 6,1 % le tarif applicable à un contingent de véhicules électriques chinois. En retour, Pékin a accepté de diminuer ses droits sur le canola canadien et de lever plusieurs barrières contre d’autres produits agricoles. Reuters a présenté cette entente comme une réinitialisation historique des relations sino-canadiennes.
Le problème ne réside pas seulement dans le fait de commercer avec la Chine. Les États-Unis eux-mêmes entretiennent des échanges commerciaux considérables avec elle. Le problème tient au secteur choisi et au contexte.
Washington souhaite précisément utiliser la renégociation de l’ACEUM pour resserrer les règles d’origine, rapatrier la fabrication automobile et empêcher la Chine de contourner les barrières américaines en utilisant le marché nord-américain. Au même moment, le Canada ouvre son marché à des véhicules électriques chinois fortement subventionnés.
Ottawa peut imposer des quotas et promettre des garde-fous, mais le signal demeure politiquement évident : alors que les États-Unis veulent bâtir une forteresse industrielle nord-américaine contre la Chine, Carney se tourne vers Pékin pour diminuer la dépendance canadienne envers les États-Unis.
Cette décision a d’ailleurs été dénoncée par le premier ministre ontarien Doug Ford, inquiet des conséquences pour l’industrie automobile. Elle complique aussi la position canadienne dans les négociations sur l’ACEUM, puisque l’un des objectifs centraux de Washington consiste justement à réduire la présence chinoise dans les chaînes d’approvisionnement continentales.
Il serait impossible de démontrer que les nouveaux tarifs de 50 % constituent directement une punition contre l’accord sino-canadien. Les proclamations de Trump invoquent plutôt l’alcool, l’automobile et les produits laitiers. Mais il serait tout aussi naïf de croire que la succession de ces signaux n’a aucune incidence sur l’attitude américaine.
Le Canada et le Québec ont entretenu la politique du boycott
À ce réalignement international s’est ajoutée une longue campagne de boycottage des produits américains.
Dans plusieurs provinces, les bouteilles américaines ont été retirées des tablettes des magasins publics. Des élus ont invité les citoyens à acheter canadien, à éviter les produits américains et à réduire leurs voyages aux États-Unis. Le boycottage a parfois été présenté moins comme une mesure économique précise que comme une démonstration de résistance nationale.
Cette réaction pouvait être politiquement populaire après les menaces de Trump contre la souveraineté canadienne. Mais elle n’était pas sans conséquences.
Les États-Unis dénoncent maintenant explicitement le retrait de leurs alcools comme une pratique discriminatoire et s’en servent pour justifier de nouveaux tarifs contre les exportations canadiennes. Le geste symbolique posé par les provinces est ainsi devenu une arme entre les mains de Washington.
Au Québec, la SAQ aurait immobilisé pour environ 26 millions de dollars de produits américains déjà payés. À cela se sont ajoutés les coûts de déplacement, de manutention et d’entreposage. Certaines boissons auraient dû être jetées après avoir dépassé leur période de conservation.
Éric Duhaime estime donc que le Québec s’est lui-même infligé une sanction économique. Le chef du Parti conservateur du Québec réclame le retour des produits américains sur les tablettes et soutient que le gouvernement aurait dû concentrer ses efforts sur l’abolition des barrières commerciales interprovinciales.
Son argument est difficile à écarter : une sanction économique n’a de sens que si elle exerce davantage de pression sur l’adversaire que sur celui qui l’impose.
Le retrait des alcools a certes privé certains producteurs américains d’un marché important. Il a aussi favorisé les ventes locales : en Ontario, la LCBO affirme que les ventes de vins certifiés VQA ont augmenté de 44 %. Mais les sociétés d’État avaient déjà acheté une partie des produits retirés. Elles ont donc parfois payé les fournisseurs américains avant de payer de nouveau pour entreposer les bouteilles qu’elles refusaient de vendre.
Cette politique a permis aux gouvernements provinciaux d’afficher leur fermeté, mais elle n’a pas contribué à rapprocher Ottawa d’une entente.
Washington transforme chaque irritation en levier
L’administration Trump cite trois principaux griefs : le retrait des alcools américains, les mesures visant les automobiles et la gestion de l’offre dans le secteur laitier.
Certaines accusations américaines sont contestables. Les tarifs canadiens sur les véhicules répondaient aux droits américains de 25 % sur les automobiles et les pièces. Le retrait de l’alcool constituait lui aussi une mesure de représailles. Quant à la gestion de l’offre, elle existait bien avant la présente guerre commerciale et avait déjà fait l’objet de concessions canadiennes dans les précédents accords.
Trump transforme donc des mesures de représailles en justification pour de nouvelles représailles. Mais cette mécanique était parfaitement prévisible. Chaque geste spectaculaire posé par Ottawa ou les provinces donnait à la Maison-Blanche un nouvel exemple de « discrimination » à présenter aux producteurs et aux électeurs américains.
Washington invoque maintenant l’article 338 de la Loi tarifaire de 1930, une disposition presque oubliée permettant au président de sanctionner un pays accusé d’imposer des restrictions abusives au commerce américain. Reuters rapporte que les nouveaux droits toucheront environ 5,2 % des importations américaines provenant du Canada.
Le gouvernement canadien semble avoir sous-estimé la volonté de Trump d’exploiter chaque irritant, même secondaire, afin d’augmenter constamment la pression.
Pendant ce temps, le Mexique négocie
Le contraste avec le Mexique devient particulièrement embarrassant.
Washington a repris ses négociations bilatérales avec Mexico sur la révision de l’ACEUM. L’administration Trump décrit le gouvernement mexicain comme plus pragmatique et disposé à discuter des préoccupations américaines sur l’automobile, l’acier, l’agriculture et le contenu chinois dans les chaînes d’approvisionnement.
Le Canada, pour sa part, demeure largement à l’écart de ces pourparlers. Jamieson Greer l’accuse de multiplier les rencontres sans présenter les changements concrets attendus par Washington.
Le danger est considérable. Le Canada avait longtemps cru que l’intégration des trois économies empêcherait Washington de diviser ses partenaires. Or, l’administration Trump semble précisément vouloir traiter séparément avec le Mexique et le Canada, récompenser le partenaire jugé le plus accommodant et isoler celui qu’elle considère comme le plus récalcitrant.
Pendant qu’Ottawa prononçait de grands discours sur la diversification mondiale et la solidarité des puissances moyennes, Mexico s’installait à la table de négociation.
Une diversification plus théorique que réelle
Le plus grand paradoxe de la stratégie de Carney est que le Canada demeure profondément dépendant du marché américain malgré tous ses discours sur la diversification.
Les États-Unis absorbent encore l’immense majorité des exportations canadiennes. Aucun partenariat avec Bruxelles, Pékin ou New Delhi ne peut remplacer rapidement un marché de plus de 340 millions de consommateurs situé immédiatement de l’autre côté de la frontière.
La géographie, les réseaux ferroviaires, les pipelines, les routes, les infrastructures énergétiques et des décennies d’intégration industrielle lient le Canada aux États-Unis d’une manière qui n’a aucun équivalent ailleurs.
Pour vendre davantage de ressources à l’Europe et à l’Asie, le Canada doit construire des ports, des terminaux de gaz naturel liquéfié, des pipelines et de nouveaux corridors de transport. Or, Ottawa a longtemps freiné précisément les infrastructures qui auraient pu rendre cette diversification crédible.
Le Canada a donc envoyé à Washington des signaux de rupture sans posséder les moyens matériels de cette rupture.
Il affirme pouvoir se tourner vers le reste du monde, mais demeure largement captif du marché américain. Cette posture risque d’irriter les États-Unis sans réduire véritablement leur capacité de pression.
L’échec d’une stratégie contradictoire
Donald Trump porte la responsabilité première de la guerre commerciale. Ses tarifs fragilisent l’ACEUM, perturbent des chaînes d’approvisionnement intégrées et imposent aussi des coûts aux entreprises et aux consommateurs américains.
Mais reconnaître cette responsabilité ne dispense pas d’évaluer la stratégie suivie par Carney.
Le premier ministre avait promis de régler la crise. Depuis, son gouvernement a multiplié les annonces de rapprochement avec l’Europe, conclu une association stratégique avec la Chine, ouvert le marché canadien aux véhicules électriques chinois, soutenu des mesures de représailles provinciales et entretenu une rhétorique de diversification explicitement fondée sur l’éloignement des États-Unis.
Les provinces ont de leur côté transformé leurs régies des alcools en instruments de politique étrangère, encouragé les boycotts et multiplié les déclarations de défiance.
Cette stratégie pouvait satisfaire une opinion publique révoltée par les provocations de Trump. Elle ne pouvait cependant pas, en même temps, créer un climat favorable à une entente avec son administration.
Carney se retrouve aujourd’hui prisonnier de cette contradiction. Céder sur l’alcool, la gestion de l’offre ou l’automobile l’exposerait à l’accusation de capituler après quinze mois de résistance. Refuser toute concession risque toutefois de provoquer de nouvelles sanctions contre les entreprises canadiennes.
Le premier ministre affirme avoir parlé à Trump et avoir convenu avec lui « d’intensifier » les négociations. Reuters rapporte que les deux dirigeants tenteront de parvenir à une entente avant l’entrée en vigueur des nouveaux tarifs.
Mais les promesses de discussions intensives se répètent maintenant depuis plus d’un an. Pendant ce temps, les échéances sont dépassées, les tarifs s’accumulent et le Canada se retrouve plus éloigné que jamais du règlement annoncé pendant la campagne.
Carney avait été élu pour résoudre la guerre commerciale avec Trump. Son gouvernement semble plutôt avoir voulu démontrer au président américain que le Canada pouvait se passer de lui — sans avoir encore construit les infrastructures, les marchés ni les alliances capables de rendre cette prétention crédible.
La nouvelle salve de tarifs ne constitue donc pas seulement une autre attaque imprévisible de Washington. Elle marque aussi l’échec d’une politique canadienne qui a confondu diversification économique et démonstration de défiance, tout en espérant que les États-Unis continueraient malgré tout à traiter le Canada comme leur partenaire privilégié.



