Coup de gueule de Leslie Roberts : « La CBC doit sortir du business des chroniqueurs, et retourner à celui du journalisme »

Dans un texte publié le 13 juillet 2025 dans le National Post, l’ancien journaliste et chef d’antenne Leslie Roberts livre une critique cinglante de Radio-Canada/CBC, accusant le diffuseur public fédéral d’avoir trahi sa mission fondamentale au profit d’une culture de plus en plus idéologique et autoréférentielle. Son appel à une réforme en profondeur résonne jusqu’au Québec, où les débats sur la place, la pertinence et la neutralité de la société d’État sont plus vifs que jamais — malgré une méconnaissance relative, ici, de la dynamique qui agite le réseau anglais de CBC.

Roberts, qui a passé près de quarante ans dans le monde du journalisme télévisé au sein de réseaux privés, ne mâche pas ses mots : selon lui, CBC est devenue « arrogante », « biaisée », et sourde aux critiques internes comme externes. La démission fracassante du journaliste Travis Dhanraj la semaine dernière n’est qu’un symptôme d’un mal plus profond. Elle aurait mis en lumière des pratiques systémiques de recrutement partisan, de censure implicite et de glissement éditorial vers une posture « hard-left », c’est-à-dire résolument ancrée à gauche.

« Ce n’est pas un incident isolé, mais un système », écrit Roberts. Les journalistes qui osent questionner les choix éditoriaux, la sélection des invités ou la manière de cadrer les nouvelles seraient marginalisés, voire muselés. Le résultat : une perte de confiance du public, une déconnexion croissante d’avec les Canadiens ordinaires, et une couverture de l’actualité qui s’apparente davantage à une gestion de narratif qu’à un service public impartial.

Une critique fondée sur l’expérience et la frustration

Leslie Roberts ne parle pas en idéologue, mais en témoin aguerri de l’intérieur de l’écosystème médiatique. Il relate comment, dès les années 1990, il percevait déjà une mentalité de supériorité au sein du personnel de CBC — attitude amplifiée par des moyens financiers et humains démesurés par rapport aux chaînes privées. CBC se permettait d’arriver la première aux conférences de presse, de monopoliser l’attention des porte-parole, et de dicter le ton des grands débats. Une présomption de légitimité que Roberts considère aujourd’hui comme un facteur de déclin.

Plus fondamentalement, il s’inquiète d’un glissement de mission. « CBC doit sortir du business des chroniqueurs, et retourner à celui du journalisme », insiste-t-il. Pour lui, le diffuseur public doit délaisser l’éditorialisation constante et l’obsession pour la représentativité idéologique afin de se recentrer sur son rôle d’origine : offrir de l’information factuelle, locale, régionale, fouillée, que les médias privés ont de plus en plus de difficulté à financer. Il s’agit non seulement de sauver CBC, mais de regagner la confiance du public envers l’ensemble de la profession journalistique.

Un signal d’alarme pour les décideurs politiques

Roberts va plus loin encore : il interpelle directement les futurs gouvernements, notamment celui — possible — de Mark Carney, en leur demandant de mettre CBC « sous avis ». Selon lui, le milliard de dollars de subventions annuelles doit être conditionnel à une réforme rapide et profonde de l’institution, axée sur la rigueur journalistique, la pluralité des points de vue, et la dépolitisation de ses pratiques internes. « Le public ne veut pas être géré. Il veut être informé », résume-t-il.

Cet appel, qui pourrait sembler marginal dans le contexte québécois francophone, entre en résonance avec les critiques croissantes formulées aussi contre Radio-Canada ces dernières années. Qu’il s’agisse de son traitement parfois militant de certains enjeux sociaux (genre, climat, racialisation) ou du déséquilibre perçu dans les panels d’experts et les émissions d’analyse, plusieurs observateurs déplorent une perte de diversité intellectuelle et une tentation croissante de s’ériger en arbitre moral plutôt qu’en diffuseur pluraliste.

Un débat nécessaire, même au Québec

Le texte de Leslie Roberts, publié dans le National Post, ne se contente pas de tirer à boulets rouges sur CBC. Il offre une perspective lucide, documentée et modérée — mais ferme — sur les dérives d’un modèle médiatique qui, à force d’endogamie idéologique, a perdu de vue sa mission première. Pour le Québec, cette réflexion peut et doit alimenter un débat plus large sur le rôle des médias d’État, leur imputabilité, et la définition même du journalisme en démocratie.

Dans une ère marquée par la polarisation, les déséquilibres algorithmiques et la méfiance envers les élites, restaurer la confiance passe par un recentrage sur les faits, la rigueur, et la capacité à entendre des voix discordantes. Qu’on soit à Toronto, à Montréal ou à Gaspé, c’est la condition d’un journalisme digne de ce nom.

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