Le gouvernement fédéral se retrouve au cœur d’une nouvelle controverse patrimoniale. À L’Isle-aux-Coudres, Parcs Canada a finalement accepté de démanteler une croix de pierre commémorant le passage de Jacques Cartier, mais laissera essentiellement à la municipalité le soin de la reconstruire. Quelques jours plus tôt, une autre polémique rappelait un phénomène semblable : plusieurs municipalités québécoises se sont proposées pour récupérer la statue de Samuel de Champlain qu’une ville ontarienne envisageait de faire fondre.
Ces deux dossiers sont différents dans leur nature, mais ils alimentent une même impression : lorsqu’il est question du patrimoine historique de la Nouvelle-France et des grandes figures fondatrices du Québec, ce sont souvent les Québécois eux-mêmes qui finissent par devoir assurer sa préservation.
Selon un reportage de Raphaël Pirro dans le Journal de Québec, Parcs Canada reconnaît finalement que la croix de Jacques Cartier, érigée en 1929, est devenue dangereuse en raison de son état de décrépitude. L’agence fédérale procédera donc à son démantèlement et cédera ensuite à la municipalité le terrain ainsi que les pierres récupérées afin qu’elle puisse reconstruire un monument identique.
Cette décision survient après une vive mobilisation de la communauté locale.
Le site appartient pourtant à Parcs Canada depuis des décennies. Or, selon le député conservateur de Montmorency–Charlevoix, Gabriel Hardy, l’entretien aurait été pratiquement inexistant pendant des années.
« Comment ça, le monument est en décrépitude ? À part un contrat de gazon, ils n’ont rien fait pour l’entretenir », a-t-il dénoncé au Journal de Québec.
Le maire de L’Isle-aux-Coudres, Christyan Dufour, ne cache pas que sa municipalité ira de l’avant même si Ottawa refuse d’assumer les coûts de reconstruction.
L’opération représenterait environ 35 000 dollars pour la municipalité.
Pour les Coudriens, l’enjeu dépasse largement une simple croix de pierre.
Le monument rappelle le passage de Jacques Cartier en 1535 ainsi que la célébration de ce qui est présenté comme la première messe en français de l’histoire canadienne sur ce site. La municipalité souhaite d’ailleurs remettre le monument en état avant son centenaire en 2029 et surtout avant les célébrations du 500e anniversaire de l’arrivée de Jacques Cartier en 2035.
Autrement dit, si ce lieu historique sera prêt pour ces anniversaires, ce sera essentiellement grâce aux efforts de la communauté locale.
Gabriel Hardy y voit un symbole du peu d’importance accordé par Ottawa à ce patrimoine.
Toujours au Journal de Québec, il estime que Parcs Canada aurait dû remettre le monument en état avant d’en transférer la responsabilité à la municipalité, jugeant qu’il s’agit d’un minimum après des années de négligence.
Cette controverse survient alors qu’un autre symbole de l’histoire française en Amérique fait lui aussi les manchettes.
Selon un reportage d’Erika Morris, de La Presse Canadienne, publié dans La Presse, plusieurs municipalités québécoises, dont Lévis et Champlain, souhaitent récupérer la statue monumentale de Samuel de Champlain provenant d’Orillia, en Ontario.
Cette œuvre de près de quatre mètres de hauteur avait été retirée en 2017 dans le contexte des débats entourant le passé colonial. Après des années de consultations et de controverses, la municipalité ontarienne a même évoqué la possibilité de faire fondre la statue, déclenchant une vague de réactions.
Le maire d’Orillia, Don McIsaac, affirme avoir reçu de nombreuses manifestations d’intérêt, principalement du Québec et des communautés franco-ontariennes.
Fait révélateur, plusieurs municipalités québécoises ne cherchent pas à acquérir le monument pour alimenter une polémique, mais simplement pour lui redonner une place publique.
La Ville de Champlain souligne ainsi qu’il serait logique que la statue soit installée près du fleuve Saint-Laurent, dans une région directement liée à l’histoire de l’explorateur. Lévis, de son côté, propose de l’accueillir dans l’un de ses principaux parcs tout en l’accompagnant d’une contextualisation historique adaptée.
Bien entendu, les deux situations ne sont pas identiques.
À L’Isle-aux-Coudres, personne ne remet en cause la signification historique de Jacques Cartier. Le problème relève plutôt de l’abandon d’un site patrimonial par l’organisme fédéral qui en avait pourtant la responsabilité.
À Orillia, la controverse découle d’un débat beaucoup plus large sur l’interprétation de l’histoire coloniale et sur la composition de l’ensemble statuaire.
Mais, au terme de ces deux histoires, une même image se dégage.
D’un côté, un monument historique consacré à Jacques Cartier ne survit que parce qu’une petite municipalité accepte d’en assumer la reconstruction.
De l’autre, une statue de Samuel de Champlain risque d’être sauvée parce que des municipalités québécoises proposent de lui offrir un nouveau foyer.
Dans les deux cas, lorsque le patrimoine associé aux grandes figures fondatrices de la présence française en Amérique se retrouve fragilisé, ce sont finalement les collectivités québécoises qui semblent devoir intervenir pour éviter qu’il ne disparaisse ou ne tombe dans l’oubli.



