Dans un contexte où la croissance économique canadienne montre des signes d’essoufflement, une autre tendance plus silencieuse, mais potentiellement plus lourde de conséquences, s’impose : le départ croissant des Canadiens eux-mêmes. Une analyse récente publiée par The Hub, sous la plume de Charles Lammam, relance le débat sur ce que plusieurs qualifient désormais de « fuite des cerveaux » — un phénomène qui semble atteindre des niveaux inédits.
Des départs en hausse record
S’appuyant notamment sur une analyse de The Economist, Lammam rapporte que près de 4 millions de personnes ont quitté 31 pays occidentaux en 2024, soit une hausse de 20 % par rapport à l’avant-pandémie. Le Canada n’échappe pas à cette tendance.
Selon les données de Statistique Canada, les départs au troisième trimestre de 2025 étaient 34 % plus élevés qu’il y a six ans. Plus encore, l’émigration nette — une mesure ajustée pour tenir compte des limites méthodologiques — a atteint 65 372 personnes en 2024-2025, un sommet en cinquante ans.
Lammam souligne toutefois que ces chiffres comportent une part d’incertitude : les méthodes de suivi reposent sur les déclarations fiscales et des sondages, ce qui rend difficile la distinction entre départs temporaires et permanents. Cette nuance est cruciale. Une mobilité temporaire peut enrichir le capital humain du pays à long terme, mais une perte permanente représente un affaiblissement structurel.
Une fuite des cerveaux assumée
Le profil des Canadiens qui quittent le pays est particulièrement révélateur. Selon les données citées par Lammam dans The Hub, près de 70 % des émigrants sont diplômés universitaires, contre environ 33 % dans la population active. 67 % ont entre 20 et 44 ans, soit les années les plus productives et ils sont surreprésentés dans les secteurs stratégiques comme les sciences, la technologie et la finance.
Une enquête de l’Ottawa Science Policy Network (2024) citée dans l’analyse révèle que 64 % des étudiants aux cycles supérieurs envisagent de quitter le pays après leurs études, principalement pour des raisons financières et professionnelles.
Plus troublant encore, des travaux de la Banque du Canada indiquent que près de 40 % des Canadiens appartenant au 1 % des plus hauts revenus ont émigré vers les États-Unis, ainsi que 30 à 50 % des percentiles immédiatement inférieurs. Ces individus représentent, selon l’étude, jusqu’aux trois quarts de l’écart de PIB par adulte entre le Canada et les États-Unis, ainsi qu’une part majeure du déficit de productivité.
Autrement dit, le Canada ne perd pas seulement des citoyens — il perd précisément ceux dont il a le plus besoin pour redresser sa trajectoire économique.
L’aimant américain
Sans surprise, la principale destination de cette émigration demeure les États-Unis. Parmi les 1,3 million de Canadiens vivant à l’étranger, plus de 61 % résident aux États-Unis, loin devant le Royaume-Uni, l’Australie ou la France.
Lammam explique ce phénomène par une combinaison de facteurs : proximité géographique, langue commune, intégration des marchés du travail — mais surtout écart salarial considérable.
Un document de recherche du National Bureau of Economic Research, cité dans l’analyse, indique que les médecins américains gagnent de deux à quatre fois plus que leurs homologues canadiens. Et cette prime ne se limite pas à la médecine : elle reflète une économie plus productive, capable d’offrir des salaires plus élevés à l’ensemble des travailleurs qualifiés.
Comme le note l’économiste Alex Tabarrok, les États-Unis font face à une pénurie aiguë de travailleurs hautement qualifiés — une demande qui alimente directement cette migration.
L’exode entrepreneurial
Le phénomène ne touche pas seulement les salariés, mais aussi les entrepreneurs.
Selon une analyse du Leaders Fund portant sur près de 3 000 startups fondées par des Canadiens entre 2015 et 2024, l’écart entre les États-Unis et le Canada en matière de création d’entreprises à fort potentiel s’est spectaculairement creusé : les États-Unis produisaient 11 fois plus de startups à fort potentiel en 2015. Ce ratio est passé à 45 fois en 2024.
En 2024, près de la moitié des fondateurs canadiens ayant levé plus d’un million de dollars étaient basés aux États-Unis, contre seulement un tiers au Canada. Et ceux installés au sud de la frontière lèvent près du double du capital.
Ce déplacement progressif de l’innovation vers l’étranger crée un effet cumulatif : moins d’entreprises, moins d’investissement, moins d’écosystèmes locaux.
Les causes profondes : fiscalité, institutions, télétravail
L’analyse de The Economist identifie trois moteurs principaux de cette vague migratoire occidentale, que Lammam applique au cas canadien :
1. Le télétravail
La pandémie a normalisé le travail à distance, permettant aux travailleurs qualifiés de choisir leur juridiction fiscale sans changer d’employeur.
2. La fiscalité
Les taux marginaux élevés sur les hauts revenus créent un incitatif direct à l’exil, particulièrement pour les professionnels et les entrepreneurs.
3. La performance institutionnelle
La stagnation du PIB par habitant, la faible productivité et la perception d’inefficacité gouvernementale alimentent une perte de confiance dans les perspectives nationales.
Le Canada cumule ces trois facteurs, ce qui amplifie le phénomène.
Une pression fiscale croissante
Lammam insiste sur un paradoxe central : le Canada investit massivement dans l’éducation, mais voit partir ses diplômés au moment où ils deviennent les plus productifs — et les plus imposables.
Dans un contexte de vieillissement démographique et d’expansion de l’État, cette dynamique crée une pression fiscale accrue. Les politiques visant à financer des services publics plus larges risquent, ironiquement, de réduire la base fiscale nécessaire à leur maintien.
Un signal d’alarme ignoré?
Au final, l’analyse de The Hub pose une question simple, mais fondamentale : le Canada peut-il se permettre de perdre ses talents sans réagir?
La montée de ce que The Economist appelle « l’économie des expatriés » transforme la mondialisation en un système encore plus fluide, où les individus les plus qualifiés arbitrent entre les pays.
Pour les États-Unis, c’est une opportunité.
Pour le Canada, c’est un avertissement.
Et pour l’instant, rien n’indique que cette tendance soit sur le point de s’inverser.



