Dans un article publié par The Globe and Mail, la journaliste Sarah Bartnicka révèle que le phénomène du tourisme médical connaît une croissance fulgurante au Canada. En 2025, quelque 432 000 Canadiens devraient recevoir des soins médicaux à l’étranger, selon les données de la Medical Tourism Association (MTA) – soit 44 % de plus qu’en 2023.
Des économies alléchantes, des risques bien réels
Si les Canadiens sont de plus en plus nombreux à envisager le bistouri à l’étranger, c’est d’abord en raison du coût prohibitif de certains soins non couverts au pays. Bartnicka précise que les traitements dits « électifs » – dentisterie, chirurgie esthétique, fertilité, mais aussi certaines chirurgies orthopédiques comme les remplacements de genoux ou de hanches – ne sont pas pris en charge par les régimes provinciaux de santé, ni par la majorité des assurances collectives. Résultat : les économies potentielles varient entre 30 % et 90 % selon la destination.
Jonathan Edelheit, cofondateur de la MTA, explique à The Globe and Mail que le secteur est en pleine effervescence, avec des cliniques étrangères qui rivalisent d’ingéniosité pour attirer la clientèle nord-américaine : installations modernes, personnel anglophone, et forfaits tout-inclus à partir de 3000 dollars.
« Pourquoi ne pas aller au Costa Rica consulter leur meilleur dentiste, plutôt qu’un dentiste moyen ici? », demande Edelheit. Selon lui, le marché mondial pèserait entre 100 et 120 milliards de dollars américains, avec une croissance annuelle estimée à 10 à 15 %.
Le cas de Ken Hagan : une bouche neuve à San José
Sarah Bartnicka raconte le cas de Ken Hagan, un Ontarien de 76 ans, qui a dépensé 14 000 $ lors de trois voyages à San José, au Costa Rica, pour refaire sa dentition : quatre implants, des couronnes, et tous les frais de voyage inclus. Recommandée par un ami, la clinique lui a laissé une impression de grande qualité – personnel compétent, équipements à la fine pointe, service bilingue, et hébergements partenaires à tarif réduit.
Pour Hagan, la facture aurait été 40 % plus élevée au Canada. Seul regret : ne pas avoir profité de l’occasion pour refaire aussi sa dentition supérieure.
Conseils et précautions : entre luxe et vigilance
Bartnicka souligne que plusieurs cliniques, comme celle du Dr Bernal Soto (qui affirme que 70 % de ses patients en haute saison sont des touristes médicaux), offrent également des services touristiques : visites du volcan Arenal, séjours dans la forêt nuageuse de Monteverde… Mais le mot d’ordre est clair : explorer avant l’opération, et se reposer après.
Dr Soto, interviewé par The Globe and Mail, conseille aux patients de faire une entrevue vidéo préalable avec leur chirurgien, de vérifier indépendamment les diplômes, de lire les avis sur Internet, et surtout, de ne pas se laisser aveugler par les prix. Il insiste sur le fait qu’on « met sa santé entre les mains d’un inconnu dans un pays inconnu », et qu’il faut donc comparer « des pommes avec des pommes ».
Certains pays, comme le Costa Rica, offrent des systèmes de certification pour les cliniques internationales (PROMED, dans ce cas), mais la régulation demeure inégale à travers le monde.
L’avertissement de la recherche : des gains individuels, des pertes systémiques
La chercheuse Valorie Crooks, de l’Université Simon Fraser, apporte une note plus critique. Elle estime que l’industrie du tourisme médical « nuit plus qu’elle n’aide ». Dans les propos rapportés par Bartnicka, elle note que l’absence de conséquences légales pour les mauvais résultats pousse certains prestataires étrangers à prendre des risques, tandis que des patients désespérés ou mal informés peuvent accepter des chirurgies non recommandées au Canada, ou écourter leur convalescence pour économiser sur l’hébergement.
Plus grave encore : les soins de suivi sont souvent inexistants au retour, laissant les patients canadiens vulnérables. Et le système public canadien doit parfois en assumer les conséquences en cas de complications.
« Vous ne pourrez jamais anticiper toutes les inconnues liées à l’accès aux soins de santé, que ce soit ici ou à l’étranger », conclut Mme Crooks.
Un symptôme d’un système en crise?
Au-delà de l’anecdote exotique, l’article de Sarah Bartnicka pour The Globe and Mail met en lumière un phénomène révélateur : la fuite des patients vers l’étranger témoigne de lacunes profondes dans le système de santé canadien, qu’il s’agisse de délais d’attente, de coût des traitements privés, ou d’un accès inégal aux soins spécialisés.
Ce recours croissant au tourisme médical pourrait bien n’être qu’un début, dans un pays où l’espérance de vie augmente, les besoins en soins explosent, et le financement public peine à suivre.
À court terme, les implants en Thaïlande ou les prothèses au Mexique peuvent sembler une solution. Mais à long terme, c’est bien le système canadien lui-même qui devra être opéré – en profondeur.



