Fronde pancanadienne contre le programme de rachat des armes à feu d’Ottawa

Alors que le gouvernement fédéral lance officiellement son programme de rachat des armes à feu dites « d’assaut », la résistance s’organise d’un bout à l’autre du pays. Provinces, territoires, corps policiers et propriétaires d’armes dénoncent un dispositif jugé confus, inefficace et profondément déconnecté des réalités locales.

Un programme fédéral déjà fragilisé à son lancement

Le programme fédéral de rachat des armes à feu, officiellement baptisé Assault-Style Firearms Compensation Program (ASFCP), vise à retirer de la circulation environ 2 500 modèles d’armes prohibés depuis 2020. Ottawa justifie cette mesure en affirmant que ces armes sont « conçues pour la guerre » et n’ont pas leur place dans les communautés civiles.

Mais dès son entrée en vigueur, le programme se heurte à des obstacles politiques et administratifs majeurs. Comme le rapporte Amir Said pour CBC News, plusieurs provinces — dont l’Alberta et la Saskatchewan — ont adopté des mesures législatives pour refuser toute participation provinciale au programme, interdisant même à leurs forces policières de s’y associer. Le Manitoba a également annoncé qu’il n’en assurerait pas l’application, tout en rappelant que les citoyens demeurent tenus de respecter la loi fédérale.

Cette fronde provinciale transforme ce qui devait être un programme national coordonné en un patchwork réglementaire, laissant les propriétaires d’armes dans l’incertitude quant aux procédures à suivre, aux échéanciers et, surtout, à la possibilité réelle d’être indemnisés.

Alberta et Saskatchewan : refus frontal et bras de fer constitutionnel

En Alberta, le ton est sans équivoque. La cheffe des agents provinciaux des armes à feu, Teri Bryant, a confirmé à CBC News que la province n’engagera « aucun dollar des contribuables albertains » dans l’application du programme fédéral. Concrètement, ni la police locale ni la GRC n’accepteront les armes dans le cadre du rachat. Ottawa devra donc déployer ses propres agents de saisie ou recourir à des unités mobiles, une solution encore floue sur le plan opérationnel.

En Saskatchewan, la riposte est à la fois politique et juridique. Dans un communiqué publié le 20 janvier 2026, le ministre de la Justice et procureur général Tim McLeod qualifie le programme fédéral de « gun grab complètement défaillant », affirmant qu’il cible des propriétaires respectueux des lois plutôt que la criminalité réelle. Le gouvernement provincial prépare des amendements à sa Firearms Act afin d’exiger une compensation « juste et équitable », déterminée par le commissaire provincial aux armes à feu, pour toute arme saisie en vertu de la législation fédérale.

Le commissaire Robert Freberg insiste toutefois sur un point : la Saskatchewan n’empêche pas ses citoyens de participer au programme fédéral. Elle conteste plutôt le principe d’une déclaration obligatoire sans garantie de compensation, qu’il juge coercitif et injuste.

Manitoba : confusion et application partielle

Au Manitoba, la situation illustre parfaitement le chaos administratif dénoncé par les critiques. Danton Unger rapporte pour CTV News Winnipeg que la province refuse d’administrer le programme, tout en rappelant aux citoyens qu’ils doivent se conformer à la loi fédérale. Résultat : les propriétaires d’armes, comme Edward Landy, se retrouvent livrés à eux-mêmes, devant naviguer un système numérique complexe, parfois sans accès à Internet, pour déterminer si leurs armes sont désormais illégales.

Fait notable : le Service de police de Winnipeg est l’un des rares corps policiers au pays à avoir signé une entente avec Ottawa — un contrat de 2,8 millions de dollars — pour collecter les armes visées. Mais même dans ce cas, la police n’intervient qu’après l’approbation fédérale d’une demande, ce qui renforce l’impression d’un processus lourd, lent et opaque.

Nord canadien : réalités autochtones et scepticisme sécuritaire

Dans les Territoires du Nord-Ouest, la résistance prend une forme différente, enracinée dans les réalités de subsistance et de chasse. Claire McFarlane rapporte pour Cabin Radio que le gouvernement territorial refuse toute implication directe dans la collecte des armes, laissant Ottawa gérer seul le programme.

Des chasseurs comme Nathan Kogiak, propriétaire d’un Ruger Mini-14 désormais prohibé, expriment un mélange de résignation et de scepticisme. S’ils reconnaissent l’existence d’alternatives légales pour la chasse, ils doutent fortement de l’impact du programme sur la criminalité. Plusieurs rappellent que les armes utilisées dans les crimes violents sont majoritairement volées ou introduites illégalement, un constat appuyé par une étude de Statistique Canada citée par Cabin Radio, montrant que les armes légales détenues par leurs propriétaires sont rarement impliquées dans des homicides.

Le gouvernement des Territoires du Nord-Ouest affirme soutenir les mesures de sécurité publique, mais insiste sur la protection des droits des chasseurs, des Autochtones et des travailleurs du Nord, pour qui les armes sont des outils essentiels.

Déclaration sans garantie : le cœur du malaise

Au-delà des divergences régionales, un grief central revient dans toutes les provinces : la déclaration obligatoire d’armes prohibées avant le 31 mars 2026 n’offre aucune garantie de compensation. Comme le souligne Amir Said pour CBC News, même après une déclaration, Ottawa se réserve le droit de refuser l’indemnisation si l’arme ou la demande n’est pas jugée admissible.

Cette ambiguïté alimente la méfiance, notamment chez les commerçants. JR Cox, dirigeant de Sterling Arms International à Calgary, raconte à CBC avoir attendu des mois avant d’être payé lors d’un programme antérieur destiné aux entreprises, accusant Ottawa de multiplier les prétextes pour réduire les montants versés. « Déclarer ne veut pas dire être payé », résume-t-il.

Une contestation appelée à s’élargir

Face à ce front de refus provincial, territorial et policier, le ministre fédéral de la Sécurité publique, Gary Anandasangaree, reconnaît l’existence de « défis techniques et juridiques », tout en rappelant que tous les Canadiens doivent se conformer à la loi. Ottawa insiste sur le caractère volontaire du programme et sur son objectif de sécurité publique, invoquant notamment les recommandations de la Commission sur les pertes massives de la Nouvelle-Écosse.

Mais sur le terrain, la contestation ne faiblit pas. Entre refus d’application, incertitudes juridiques, critiques sur l’efficacité réelle du programme et sentiment d’injustice chez les propriétaires d’armes, le rachat fédéral apparaît de plus en plus comme un symbole de fracture entre Ottawa et les provinces — et, plus largement, entre une vision centralisée de la sécurité publique et les réalités locales du Canada.

À moins d’un ajustement majeur sur la question de la compensation et de l’application, cette fronde pancanadienne pourrait bien transformer le programme de rachat en l’un des dossiers les plus litigieux du paysage politique fédéral actuel.

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