Depuis plusieurs années, le Canada est confronté à une recrudescence de violences ciblées, d’extorsion et d’activités criminelles liées à des réseaux transnationaux. Mais l’enjeu change radicalement de nature lorsqu’un service de police fédéral évoque, noir sur blanc, l’hypothèse d’un crime organisé agissant pour le compte d’un gouvernement étranger. C’est précisément ce que révèle un document interne de la GRC obtenu par Global News, soulevant des questions explosives sur la souveraineté canadienne, la sécurité nationale et la diplomatie d’Ottawa.
Un rapport classifié de la GRC rendu public
Dans un article fouillé publié le 13 janvier 2026, Stewart Bell rapporte pour Global News qu’un document de la Gendarmerie royale du Canada affirme que le gang Bishnoi aurait « agi au nom du gouvernement indien » dans le cadre de ses activités criminelles au Canada.
Le rapport, classé Protected A et diffusé à l’interne par la division de la sécurité nationale de la GRC, a été obtenu par Global News grâce à la Loi sur l’accès à l’information. En seulement trois pages, l’évaluation mentionne à six reprises les liens allégués entre le Lawrence Bishnoi Crime Group et l’État indien.
Selon la GRC, ce groupe est une « organisation criminelle violente » dont la présence est en expansion constante dans plusieurs pays, y compris le Canada. Contrairement à certains réseaux idéologiques, le gang Bishnoi serait motivé par des intérêts criminels classiques — extorsion, trafic de drogues, blanchiment d’argent et meurtres commandités — tout en servant, selon le rapport, des objectifs étatiques.
Un calendrier diplomatique troublant
Le document, non daté, fait référence à une déclaration du premier ministre de la Colombie-Britannique, David Eby, en date du 17 juin 2025, demandant l’inscription du gang Bishnoi sur la liste canadienne des organisations terroristes.
Fait politiquement sensible : la publication du rapport par la GRC coïncide avec une mission commerciale de David Eby en Inde (du 12 au 17 janvier 2026), alors que le premier ministre canadien Mark Carney envisagerait lui aussi une visite officielle plus tard cette année. Comme le rapporte Global News, cette offensive diplomatique s’inscrit dans la stratégie d’Ottawa visant à diversifier ses partenaires commerciaux afin de compenser l’instabilité tarifaire américaine sous la présidence de Donald Trump.
La colère et l’inquiétude de la communauté sikhe
Les révélations du rapport alimentent la colère d’organisations représentant les Canadiens sikhs, régulièrement présentés comme les principales cibles de cette campagne de violence transnationale. Balpreet Singh, porte-parole de la World Sikh Organization of Canada, affirme à Global News que les autorités canadiennes sont pleinement conscientes de la coordination entre le gang Bishnoi et le gouvernement indien, mais qu’elles choisiraient de minimiser ces faits pour des raisons politiques.
Selon lui, Ottawa privilégierait les considérations commerciales au détriment de la sécurité des citoyens canadiens. Une accusation grave, qui renforce le sentiment d’abandon ressenti par une partie de la diaspora sikhe.
L’ombre persistante de l’affaire Nijjar
Ces allégations s’inscrivent dans la continuité d’un dossier déjà explosif : l’assassinat de Hardeep Singh Nijjar, leader communautaire sikh et figure du mouvement khalistanais, abattu à Surrey (Colombie-Britannique) le 18 juin 2023. L’Inde l’avait qualifié de terroriste et faisait pression sur le Canada pour son arrestation.
Trois mois après le meurtre, l’ancien premier ministre Justin Trudeau avait reconnu devant la Chambre des communes que les autorités canadiennes enquêtaient sur une possible implication d’agents indiens. En mai 2024, quatre suspects ont été arrêtés, et Global News a par la suite rapporté que des communications interceptées liaient des hauts responsables indiens à l’assassinat.
Le 14 octobre 2024, le commissaire de la GRC Michael Duheme a publiquement confirmé que des enquêtes reliaient des représentants indiens à des crimes violents commis sur le sol canadien. En réaction, Ottawa avait expulsé six diplomates et agents consulaires indiens.
Un réchauffement politique malgré les signaux d’alarme
Malgré ces développements, le gouvernement Carney a depuis rétabli les relations diplomatiques avec New Delhi et exprimé son intérêt pour un accord commercial avec le premier ministre indien Narendra Modi. Le contraste est frappant : alors que le Canada a officiellement inscrit le gang Bishnoi sur sa liste des organisations terroristes en septembre dernier, cette désignation ne fait aucune mention de liens avec le gouvernement indien — contrairement au rapport interne de la GRC.
Le document souligne pourtant que le gang, fondé dans le milieu de la politique étudiante au Pendjab, compterait environ 700 membres et serait actif en Amérique du Nord, en Europe et dans les États du Golfe. Son chef, Lawrence Bishnoi, incarcéré en Inde depuis 2015, continuerait à diriger l’organisation depuis sa cellule, avec l’appui présumé de son bras droit Goldy Brar (Satinderjeet Singh).
Une question fondamentale pour l’État canadien
En citant la GRC, Global News rapporte également que le gang Bishnoi aurait revendiqué la responsabilité du meurtre de Sukhdool Singh, un militant pro-khalistan tué à Winnipeg en septembre 2023 et lui aussi qualifié de terroriste par l’Inde. Le rapport évoque explicitement l’utilisation de groupes criminels organisés par des agents indiens pour cibler des leaders politiques au Canada.
Pour Moninder Singh, de la Sikh Federation Canada, les choix diplomatiques actuels mettent directement des vies en danger. À ses yeux, conclure des ententes commerciales avec un État accusé d’ingérence violente revient à sacrifier la sécurité intérieure sur l’autel du commerce international.
Entre commerce, souveraineté et sécurité
L’enquête de Stewart Bell, publiée par Global News, met en lumière une fracture profonde entre les impératifs économiques du Canada et les responsabilités fondamentales de l’État en matière de sécurité nationale. Lorsque le crime organisé est soupçonné d’agir comme prolongement d’un appareil étatique étranger, la question n’est plus seulement policière ou diplomatique : elle touche au cœur même de la souveraineté canadienne et à la confiance des citoyens envers leurs institutions.



