Immigration et stagnation démographique : le Canada à l’aube d’une croissance entièrement dépendante des nouveaux arrivants

Le Canada pourrait bientôt entrer dans une situation démographique sans précédent : une croissance de la population entièrement dépendante de l’immigration. C’est ce que suggèrent les projections les plus récentes discutées par plusieurs experts, dans un contexte où la croissance naturelle — la différence entre les naissances et les décès — s’approche rapidement de zéro.

Dans un article publié le 4 mars 2026 par David Baxter pour The Canadian Press et repris par CTV News, plusieurs économistes et démographes soulignent que les tendances actuelles pourraient transformer profondément la dynamique démographique et économique du pays au cours des prochaines décennies.

Une croissance démographique presque nulle

Selon les données évoquées par David Baxter dans The Canadian Press, le directeur parlementaire du budget (DPB) prévoit que 2026 pourrait être la deuxième année consécutive sans croissance nette de la population au Canada.

Cette situation contraste fortement avec la période récente. Au sortir de la pandémie de COVID-19, le Canada avait connu une croissance démographique rapide, largement alimentée par l’immigration. Cette croissance avait atteint 3,1 % en 2023, un niveau très supérieur à la moyenne historique d’environ 1,1 % observée depuis 1972.

Les chiffres de Statistique Canada illustrent clairement ce déséquilibre entre immigration et croissance naturelle. En 2024, la population canadienne a augmenté grâce à 816 000 immigrants temporaires et permanents, tandis que la croissance naturelle — c’est-à-dire les naissances moins les décès — n’a représenté qu’environ 34 000 personnes.

Autrement dit, la quasi-totalité de l’augmentation de la population provient déjà de l’immigration.

Vers une croissance démographique entièrement liée à l’immigration

Pour Dan Hiebert, professeur de géographie à l’Université de la Colombie-Britannique spécialisé dans l’étude des migrations humaines, le Canada s’approche d’un tournant historique.

Comme il l’explique dans l’article de The Canadian Press, la croissance naturelle du pays devrait bientôt disparaître.

« L’augmentation naturelle au Canada va atteindre zéro très bientôt. Peut-être en 2029, peut-être en 2030 », affirme-t-il.

À partir de ce moment, 100 % de la croissance démographique du pays dépendrait directement des seuils d’immigration fixés par le gouvernement fédéral.

« Cela signifie que là où le gouvernement du Canada fixe les niveaux d’immigration, c’est exactement de ce montant que la population va croître », explique Hiebert. « Historiquement, c’est sans précédent. »

Un rapport gouvernemental publié en 2024 sur l’avenir du système d’immigration canadien prévoit d’ailleurs que les nouveaux arrivants représenteront l’intégralité de la croissance démographique d’ici 2032.

Une tendance qui s’est creusée depuis 25 ans

L’immigration joue depuis longtemps un rôle important dans la croissance de la population canadienne, mais l’écart avec la croissance naturelle s’est considérablement élargi au fil des décennies.

Selon les données citées par The Canadian Press :

  • En 2000, environ 148 000 immigrants étaient arrivés au Canada.
  • La croissance naturelle représentait alors 110 000 personnes.

Vingt-cinq ans plus tard, l’équilibre est complètement différent : la croissance naturelle s’est presque évaporée, tandis que l’immigration constitue désormais le principal moteur démographique.

Un ralentissement volontaire de l’immigration

Face aux tensions sur le marché du logement et les infrastructures urbaines, le gouvernement fédéral a récemment adopté un plan visant à réduire les flux migratoires, particulièrement le nombre de résidents temporaires comme les étudiants étrangers.

L’objectif officiel est de réduire la pression sur le marché immobilier, qui a subi une hausse rapide des loyers et des prix depuis la pandémie.

Selon Rachel Battaglia, économiste à la Banque Royale du Canada (RBC), cette réduction des arrivées pourrait contribuer à calmer le marché du logement.

Dans l’article de The Canadian Press, elle explique que la banque prévoit une poursuite de l’assouplissement des loyers cette année, après les fortes hausses observées au début de la décennie.

Les données du site Rentals.ca, qui suit les loyers moyens à travers le pays, montrent d’ailleurs que le loyer moyen national a reculé en février pour le 16e mois consécutif, même si le rythme de la baisse ralentit.

Le paradoxe du logement : moins de pression, moins de construction

Rachel Battaglia souligne toutefois que la relation entre immigration et logement est complexe.

Une diminution des arrivées peut réduire la demande immobilière, ce qui peut faire baisser les prix ou stabiliser les loyers. Mais elle peut aussi affaiblir les incitations économiques à construire davantage de logements.

Comme elle l’explique dans l’article :

« Moins d’arrivées de nouveaux immigrants signifie une demande réduite pour le logement, surtout dans des marchés comme la région du Grand Toronto où une grande proportion des migrants internationaux s’installent. »

Malgré l’amélioration récente, l’économiste souligne que l’accessibilité au logement demeure bien pire qu’avant la pandémie, un facteur aggravé par la baisse de la confiance des consommateurs et un marché du travail plus lent.

L’impact démographique : une population qui vieillit

L’immigration récente avait également eu un effet visible sur la structure démographique du Canada.

Après la pandémie, l’arrivée d’immigrants plus jeunes avait légèrement rajeuni la population. L’âge médian est ainsi passé de 41 ans en 2022 à 40,3 ans en 2024.

Mais selon les données citées par The Canadian Press, l’âge médian a recommencé à augmenter l’an dernier pour atteindre 40,6 ans, notamment en raison de la diminution du nombre de résidents non permanents.

Rachel Battaglia explique que cette évolution signifie que le Canada ne pourra plus compter autant qu’avant sur l’immigration pour combler ses besoins de main-d’œuvre.

« Nous devrons davantage miser sur la participation de la population déjà présente et sur les gains de productivité », affirme-t-elle.

Le défi du vieillissement et du ratio de dépendance

Au-delà de la croissance démographique, la question centrale demeure celle du vieillissement de la population.

Dan Hiebert rappelle que la combinaison d’une faible natalité et d’une espérance de vie plus longue entraînera une hausse du ratio de dépendance des personnes âgées — le nombre de retraités par rapport à la population active.

Selon ses estimations, le Canada compte actuellement environ 29,5 personnes âgées de 65 ans et plus pour 100 personnes en âge de travailler.

À long terme, ses projections basées sur un modèle de Statistique Canada suggèrent qu’avec une croissance annuelle moyenne de 0,8 %, ce ratio pourrait atteindre 50 retraités pour 100 travailleurs d’ici 50 ans.

Une évolution qui pourrait poser des défis majeurs pour l’économie et les finances publiques.

Comme le résume Hiebert dans l’article :

« Plus ce ratio est élevé, plus il devient difficile pour l’économie — et pour les gouvernements — de fonctionner correctement. »

Les retraités continuent en effet de consommer des services publics, notamment de santé, tout en contribuant moins aux revenus fiscaux.

Un débat qui dépasse les cycles politiques

Face à ces tendances structurelles, Dan Hiebert estime que le Canada devra adopter une vision beaucoup plus longue de sa politique migratoire.

Actuellement, le Plan des niveaux d’immigration du gouvernement fédéral repose sur un horizon de trois ans, ce que le professeur juge insuffisant pour gérer un phénomène démographique de long terme.

Selon lui, le pays avance sans véritable plan sur plusieurs décennies.

« Nous courons vers l’avenir sans vraiment réfléchir à l’endroit où nous allons », dit-il. « Nous ne savons pas à quoi ressemble la ligne d’arrivée. Nous savons seulement à quoi ressemble cette petite portion de la course. »

Une transformation démographique historique

Les tendances décrites par David Baxter dans The Canadian Press suggèrent que le Canada se dirige vers un modèle démographique unique parmi les grandes économies : une population dont la croissance dépendra presque entièrement des décisions politiques sur l’immigration.

Dans un contexte de vieillissement accéléré, de pressions sur le logement et de transformations du marché du travail, cette réalité promet d’alimenter un débat majeur au cours des prochaines années — non seulement sur le volume d’immigration, mais aussi sur la vision démographique et économique que le pays souhaite adopter pour les décennies à venir.

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