À mesure que les équilibres économiques mondiaux se fragmentent et que les grandes ententes multilatérales s’essoufflent, la diplomatie commerciale passe de plus en plus par des partenariats bilatéraux ciblés. La visite du premier ministre Mark Carney au Qatar, ce week-end, s’inscrit dans cette nouvelle réalité : attirer des capitaux étrangers jugés stratégiques, tout en composant avec les symboles, les régimes et les mises en scène qui accompagnent désormais ce type d’alliances.
Des investissements annoncés, peu de détails fournis
Selon Sean Previl, qui rapporte les faits pour Global News, Mark Carney a annoncé dimanche que le Qatar s’est engagé à réaliser des investissements « significatifs » dans les grands projets de construction au Canada. L’annonce est survenue à l’issue d’une rencontre officielle à Doha avec l’émir Sheikh Tamim bin Hamad Al Thani, que le premier ministre a décrite comme l’ouverture d’un « nouveau chapitre » dans les relations entre les deux pays.
Ces investissements viseraient des projets qualifiés de « nation-building », censés accélérer la construction d’infrastructures majeures, soutenir les industries énergétiques canadiennes et générer des milliers d’emplois bien rémunérés. Toutefois, ni les montants précis ni les projets concernés n’ont été détaillés publiquement au moment de l’annonce, un flou qui contraste avec l’ampleur des engagements évoqués.
Toujours selon Global News, cette avancée repose notamment sur la relance et la finalisation attendue de l’Accord de promotion et de protection des investissements entre le Canada et le Qatar, un dossier en négociation depuis plusieurs années sans aboutir.
Un partenariat élargi à la défense et à l’IA
Le Bureau du premier ministre indique également que la relation bilatérale sera élargie à d’autres secteurs. D’après le compte rendu cité par Global News, les deux pays ont convenu d’étendre leurs services aériens, de déployer un attaché de défense canadien au Qatar et de lancer des négociations sur un nouveau cadre de coopération militaire, sécuritaire et de défense.
L’intelligence artificielle figure aussi parmi les domaines ciblés pour de futurs investissements et collaborations. Ces annonces placent le Qatar parmi les partenaires que le gouvernement Carney présente comme « stratégiques » dans un contexte international qu’il juge plus instable et plus fragmenté.
Interrogé sur sa stratégie commerciale globale, le premier ministre a affirmé que les relations multilatérales traditionnelles sont en recul, laissant place à des ententes « plurilatérales » entre pays partageant des intérêts communs — une logique qui sous-tend également les récents rapprochements du Canada avec la Chine et d’autres États non occidentaux.
Une rencontre conclue dans un décor soigneusement orchestré
La formalisation de ce partenariat s’est déroulée dans un cadre qui n’est pas passé inaperçu. Comme le raconte Christopher Nardi dans un article publié par le National Post, la rencontre officielle entre Mark Carney et l’émir s’est tenue au palais de l’Amiri Diwan, siège du pouvoir qatari, lors d’un déjeuner accompagné par un ensemble de la Qatar Philharmonic Orchestra.
Le repas, composé notamment de homard, de bœuf et de viande de chameau, était rythmé par une sélection musicale mêlant pièces arabes classiques et chansons canadiennes populaires des années 1980 à 2000. Selon Nardi, près du cinquième du répertoire était consacré à Céline Dion, avec The Power of Love et My Heart Will Go On, auxquelles se sont ajoutés des titres de Shania Twain, Bryan Adams et Michael Bublé.
Un détail relevé par le National Post : la délégation canadienne n’a joué aucun rôle dans le choix de cette playlist, une entorse aux usages diplomatiques habituels, où les invités suggèrent généralement des repères culturels à leurs hôtes.
Symboles, invitations et calendrier diplomatique
La visite de Mark Carney a également été marquée par un accueil protocolaire imposant, incluant une procession de chameaux et de chevaux, une fanfare et une inspection militaire. Le premier ministre a profité de l’occasion pour inviter l’émir à se rendre au Canada plus tard cette année, notamment afin d’assister à un match de la Coupe du monde opposant le Canada au Qatar, prévu à Vancouver.
Dans la continuité de ce déplacement, Mark Carney doit se rendre à Davos pour participer au Forum économique mondial, poursuivant une séquence diplomatique dense axée sur la multiplication d’accords bilatéraux présentés comme des leviers de stabilité économique.
Entre pragmatisme économique et mise en scène du pouvoir
Sans remettre en cause les bénéfices économiques potentiels évoqués par Ottawa, la visite au Qatar illustre la forme que prennent aujourd’hui certains partenariats internationaux : des engagements d’investissement annoncés sans détails immédiats, conclus dans des décors où le protocole, le prestige et le capital symbolique occupent une place centrale. Entre pragmatisme commercial et diplomatie du faste, le « nouveau chapitre » ouvert à Doha laisse encore plusieurs pages à écrire.



