Justin Trudeau : magnat du cinéma canadien?

Justin Trudeau n’a peut-être plus les clés du bureau du premier ministre, mais il ne semble pas pour autant avoir renoncé à l’idée d’influencer la société canadienne.

L’ancien premier ministre se lance officiellement dans le monde du cinéma et du divertissement avec Katie Telford, son ancienne et très proche cheffe de cabinet. Les deux ont annoncé vendredi, en marge du Festival international du film de Toronto, la création de leur propre société de production : Hope & Hard Work.

Selon un article de La Presse canadienne publié sur BNN Bloomberg, l’entreprise produira du contenu scénarisé et non scénarisé et compte déjà plusieurs projets en développement. Trudeau et Telford agiront notamment comme producteurs exécutifs d’une adaptation de Closer by Sea, roman de Perry Chafe situé à Terre-Neuve, ainsi que de Detective Aunty, un roman policier d’Uzma Jalaluddin.

Voilà donc Justin Trudeau devenu producteur de cinéma.

L’anecdote pourrait simplement prêter à sourire. Après près de dix années passées à diriger le Canada, l’ancien premier ministre aurait décidé de changer complètement de carrière et de se divertir un peu dans le merveilleux monde du spectacle.

Sauf que le choix est peut-être beaucoup moins éloigné de la politique qu’il n’y paraît.

De la politique au «soft power»

Le nom même de l’entreprise n’est pas anodin. Hope and hard work — «espoir et travail acharné» — reprend une formule étroitement associée à Trudeau durant ses années à la tête du Parti libéral et du gouvernement. Reuters rapporte que la nouvelle société entend produire des films, des émissions de télévision, du contenu audio et même des expériences en direct, avec l’ambition affichée de rapprocher les gens par les histoires qu’elle raconte.

Surtout, Trudeau parlait lui-même il y a quelques mois à peine de l’importance politique de la culture.

En janvier, lors du Forum économique mondial à Davos, l’ancien premier ministre avait consacré une intervention à l’importance du «soft power», cette capacité pour un pays ou une société d’influencer les autres non pas par la contrainte, mais par son pouvoir d’attraction, ses valeurs et sa culture. Global News rapportait alors que Trudeau avait explicitement abordé le rôle de ce pouvoir d’influence dans la géopolitique contemporaine.

Quelques mois plus tard, il fonde une entreprise dont le métier sera précisément de raconter des histoires à la télévision, au cinéma et ailleurs.

Difficile de ne pas remarquer la continuité.

Trudeau n’a évidemment plus le pouvoir de faire adopter une loi, de présenter un budget ou de nommer des ministres. Mais une production culturelle peut agir d’une manière beaucoup plus diffuse : choisir quels personnages présenter comme admirables, quelles situations méritent la sympathie du spectateur, quelles valeurs semblent normales ou dépassées et même quelle conception d’un pays mérite d’être racontée.

C’est précisément ce qui rend le cinéma si puissant.

Hollywood l’a compris depuis longtemps

Le concept de soft power, popularisé par le politologue américain Joseph Nye, désigne justement la capacité d’obtenir certains résultats par l’attraction et la persuasion plutôt que par la coercition. Nye a régulièrement cité la culture populaire et Hollywood parmi les grandes ressources qui ont permis aux États-Unis de projeter leurs valeurs et leur vision du monde bien au-delà de leurs frontières.

Pendant des décennies, des centaines de millions de personnes ont découvert l’Amérique avant même d’y mettre les pieds à travers ses films, ses séries télévisées et sa musique.

Le Center on Public Diplomacy de l’Université de Californie du Sud décrit d’ailleurs Hollywood comme l’un des grands instruments historiques du soft power américain : les films et les séries peuvent façonner l’image d’un pays, de ses citoyens, de ses institutions et de ses valeurs auprès d’auditoires gigantesques.

Cela ne signifie évidemment pas que chaque scénario hollywoodien constitue une opération de propagande gouvernementale. Bien au contraire : l’industrie demeure largement indépendante du gouvernement et poursuit ses propres intérêts commerciaux et artistiques.

C’est justement ce qui peut rendre son influence plus efficace.

Une valeur présentée dans un discours politique ressemble à une valeur politique. La même idée incarnée pendant deux heures par un personnage sympathique dans un film populaire peut simplement devenir, pour le spectateur, une façon normale de voir le monde.

Trudeau suit les Obama

L’ancien premier ministre canadien n’invente d’ailleurs pas la formule.

Barack et Michelle Obama avaient fondé en 2018 Higher Ground Productions, concluant la même année une importante entente avec Netflix pour produire films, séries, documentaires et émissions. Dès l’annonce du partenariat, Barack Obama expliquait vouloir mettre en valeur des voix capables de favoriser davantage «d’empathie et de compréhension» entre les gens.

Higher Ground a depuis produit ou participé à une longue série d’œuvres, dont American Factory, Crip Camp, Becoming, Rustin et American Symphony. Netflix décrit explicitement l’entreprise comme racontant des histoires qui incarnent les valeurs défendues par les Obama au cours de leur vie.

Autrement dit, quitter la politique électorale n’oblige nullement à quitter la bataille des idées.

On peut même soutenir que la culture constitue parfois un terrain plus intéressant encore.

Un politicien doit convaincre quelqu’un de voter pour lui. Un producteur qui réussit peut entrer directement dans son salon pendant des années.

Une nouvelle façon de poursuivre le projet Trudeau?

Il serait évidemment prématuré de prétendre que Hope & Hard Work deviendra une machine de propagande libérale.

Les deux premières œuvres annoncées ne permettent certainement pas de tirer une telle conclusion, et rien ne prouve pour l’instant que Trudeau entend produire des films explicitement politiques.

Mais il serait tout aussi naïf de considérer cette reconversion comme complètement étrangère à la vision du monde qu’il a défendue pendant une décennie.

Justin Trudeau n’était pas seulement un gestionnaire qui proposait certaines politiques publiques. Son gouvernement s’est constamment présenté comme porteur d’une transformation culturelle du Canada : diversité, inclusion, égalité des sexes, réconciliation, immigration, environnement et surtout cette fameuse conception d’un Canada suffisamment détaché de son ancienne identité pour que Trudeau le qualifie lui-même, autrefois, de premier État «postnational».

Or le cinéma et la télévision sont précisément parmi les meilleurs véhicules jamais inventés pour normaliser une vision culturelle.

Et Trudeau semble parfaitement conscient de cette réalité puisqu’il vantait encore cette année la puissance du soft power.

Sa nouvelle carrière pourrait donc marquer moins une rupture avec la politique qu’un changement de méthode.

Hier, Justin Trudeau cherchait à transformer le Canada depuis Ottawa.

Demain, il pourrait tenter de le faire depuis une salle de montage.

Reste maintenant à découvrir ce que Hope & Hard Work nous réservera.

Devons nous nous préparer à être ensevelis sous une décennie de drames postnationaux, féministes, inclusifs, carboneutres, décoloniaux et intergenres dans lesquels le véritable méchant sera invariablement un camionneur qui possède un foyer au gaz?

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