Le corps à peine en terre, la CBC s’empresse de salir la mémoire de Scott Adams

À peine l’annonce du décès de Scott Adams rendue publique que la machine médiatique s’est remise en branle — non pour situer une œuvre, ni pour rappeler ce qu’elle a signifié pour des millions de lecteurs à travers le monde, mais pour réactiver, séance tenante, l’acte d’accusation idéologique. L’article relayé par CBC, signé par Associated Press, en offre un exemple presque caricatural : dès le titre, Adams est sommairement résumé à ses « remarques racistes », comme si l’homme et son travail se réduisaient à cet unique volet controversé de ses dernières années.

Un énième cas d’une pratique devenue systématique : l’effacement du legs artistique au profit d’un rappel moral immédiat, au moment même où la bienséance commanderait, a minima, une mise à distance.

Une nécrologie à charge

La structure même du texte est révélatrice. L’annonce du décès est aussitôt encadrée par la mention de l’annulation de Dilbert en 2023, puis suivie d’un long développement sur les déclarations controversées d’Adams, son « glissement » idéologique et les ruptures contractuelles qui en ont découlé. Le lecteur comprend rapidement que la mort n’est qu’un prétexte narratif : l’essentiel du propos consiste à rappeler pourquoi l’auteur devait, en quelque sorte, être discrédité.

Ce choix éditorial est d’autant plus frappant que Dilbert fut, pendant plus de trois décennies, un phénomène culturel mondial. Le strip, diffusé dans des milliers de journaux et traduit dans des dizaines de langues, a cristallisé l’absurdité du monde corporatif moderne, donnant une voix ironique à toute une génération d’employés coincés dans la bureaucratie, les réunions inutiles et le management hors-sol. Cette contribution est mentionnée, certes, mais comme un simple prélude avant le procès.

L’œuvre dissoute dans le péché

Ce procédé — juger l’œuvre à l’aune des fautes réelles ou supposées de son créateur — est devenu un réflexe dans une partie des médias publics occidentaux. L’artiste n’est plus évalué pour ce qu’il a produit, mais pour sa conformité idéologique finale. Tout se passe comme si la mort autorisait, voire exigeait, un dernier rappel à l’ordre : n’oublions pas qu’il a mal pensé.

Dans le cas d’Adams, la réduction est d’autant plus brutale que Dilbert ne fut jamais un pamphlet racial ou politique, mais une satire du pouvoir managérial, de la langue creuse et de la médiocrité institutionnelle. Ironie suprême : cette satire visait précisément les structures qui, aujourd’hui, s’arrogent le droit de trancher ce qui mérite d’être rappelé ou effacé.

Un réflexe désormais routinier

Ce traitement n’est pas isolé. On a vu récemment le même mécanisme à l’œuvre lors du décès de Brigitte Bardot où, là encore, la presse a choisi de réactiver un réquisitoire moral plutôt que de contextualiser une trajectoire artistique majeure. Dans les deux cas, le schéma est identique : rappeler l’icône, puis la dissoudre aussitôt dans un catalogue de fautes idéologiques, comme pour empêcher toute forme de regard nuancé ou historique.

Une mémoire sous condition

Le problème n’est pas la critique — elle est légitime et nécessaire. Le problème est le timing et l’intention. Lorsqu’un média public choisit, au moment du décès, de faire primer l’anathème sur l’analyse, il ne pratique plus l’information, mais la pédagogie morale. Il ne raconte plus une vie ; il délivre un avertissement.

À travers Scott Adams, c’est une conception entière de la mémoire culturelle qui se dessine : conditionnelle, révocable, soumise au tribunal permanent des valeurs du moment. Une mémoire où l’on peut être célébré pendant trente ans, puis résumé en une ligne infamante dès que l’on sort du cadre.

Que l’on ait admiré Dilbert ou non, que l’on ait condamné ou non les propos tardifs de son créateur, une chose demeure : réduire un bédéiste majeur de la fin du XXᵉ siècle à une étiquette morale collée à la hâte au lendemain de sa mort relève moins du journalisme que d’un réflexe de police idéologique. Et c’est précisément ce réflexe que Dilbert, en son temps, avait appris à reconnaître — et à ridiculiser.

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