Depuis plusieurs années, les élites politiques occidentales présentent la transition vers le véhicule électrique comme une sorte d’inévitable modernisation industrielle. Or, derrière ce discours technocratique se cache une transformation géoéconomique beaucoup plus profonde : l’émergence de la Chine comme puissance dominante de l’industrie automobile mondiale. Et pendant que le gouvernement de Mark Carney multiplie les signaux d’éloignement économique envers les États-Unis, notamment par son ouverture accrue à la Chine et son rapprochement avec l’Europe, cette même Europe devient aujourd’hui un laboratoire grandeur nature des conséquences industrielles de cette dépendance.
Dans une analyse publiée le 23 mai dans le The Telegraph, le journaliste Hans van Leeuwen décrit un phénomène qui inquiète de plus en plus plusieurs observateurs européens : les constructeurs automobiles chinois commencent à prendre possession d’une partie importante de l’appareil manufacturier automobile européen. Selon l’auteur, les grandes marques européennes, incapables de rentabiliser leurs usines dans le contexte actuel, ouvrent désormais directement leurs chaînes de production aux géants chinois comme BYD, Geely, Dongfeng, Chery, Leapmotor ou encore SAIC.
Le phénomène est loin d’être marginal. Le groupe Stellantis — propriétaire notamment de Peugeot, Fiat et Vauxhall — aurait déjà commencé à céder des espaces industriels à des entreprises chinoises. L’usine de Rennes, en France, produira des véhicules Voyah dans le cadre d’une coentreprise avec le constructeur étatique chinois Dongfeng, tandis que des usines espagnoles assembleront désormais des véhicules Leapmotor. Nissan a vendu une usine espagnole à Chery et discuterait également d’un partage d’installations à Sunderland, au Royaume-Uni. Ford envisagerait aussi de céder une partie d’une usine espagnole à Geely.
Même Volkswagen, symbole historique de la puissance industrielle allemande, aurait étudié la possibilité d’ouvrir certaines de ses lignes de montage à des groupes chinois comme SAIC ou Xpeng. Le Telegraph rapporte que le constructeur disposerait d’environ 500 000 unités de capacité excédentaire dans ses usines européennes.
L’analyse du Telegraph est particulièrement révélatrice parce qu’elle montre le paradoxe fondamental de la stratégie européenne actuelle. Les dirigeants européens ont tenté d’imposer des barrières réglementaires pour limiter l’invasion des véhicules chinois, notamment par des règles «Made in Europe» exigeant qu’une grande partie des composantes proviennent du continent pour obtenir certaines subventions. Mais ces mêmes politiques poussent désormais les constructeurs chinois à s’installer directement en Europe afin de contourner ces obstacles.
Autrement dit, l’Europe tente de protéger son industrie… en accélérant involontairement l’implantation industrielle chinoise sur son propre territoire.
Le consultant automobile Simon Vessey, cité par le Telegraph, parle carrément du «début du transfert de propriété d’une part importante de la base manufacturière automobile européenne vers la Chine». Selon lui, les gains financiers immédiats des Européens masquent une transformation stratégique beaucoup plus grave. La Chine obtient simultanément l’accès réglementaire au marché européen, des infrastructures industrielles déjà existantes, des réseaux de travailleurs expérimentés, des chaînes d’approvisionnement locales ainsi qu’une légitimité «Made in Europe».
Le problème dépasse largement le simple secteur automobile. Ce qui se joue actuellement ressemble de plus en plus à une forme de désindustrialisation contrôlée de l’Europe occidentale, où les anciennes puissances manufacturières deviennent progressivement des plateformes de production ou de commercialisation dépendantes de la technologie, des batteries et des chaînes logistiques chinoises.
L’ironie est particulièrement frappante dans le contexte canadien actuel. Depuis plusieurs mois, le gouvernement Carney multiplie les discours sur la nécessité de «diversifier» les relations économiques canadiennes afin de réduire la dépendance envers les États-Unis. Ottawa semble vouloir approfondir davantage les liens économiques avec l’Europe tout en ouvrant davantage le marché nord-américain aux véhicules chinois.
Or, l’exemple européen montre précisément les risques d’un tel réalignement. Les constructeurs européens, autrefois parmi les plus puissants au monde, se retrouvent aujourd’hui incapables de soutenir la compétition dans le domaine des véhicules électriques sans s’associer directement aux entreprises chinoises. Une partie croissante de leur survie industrielle dépend désormais des investissements, des technologies et des chaînes d’approvisionnement de Pékin.
Cette dynamique rappelle d’ailleurs plusieurs critiques déjà formulées au Québec et au Canada concernant la filière batterie et la transition énergétique. Derrière les discours sur la «décarbonation» et la modernisation verte se cache souvent une dépendance structurelle accrue envers la Chine, particulièrement dans les secteurs des batteries, des terres rares, du raffinage et des composants industriels stratégiques.
Le Telegraph souligne également qu’à plus long terme, certains constructeurs européens pourraient se limiter essentiellement à vendre des marques historiques européennes reposant sur des plateformes mécaniques chinoises bon marché. En d’autres termes, des entreprises comme Peugeot, Fiat ou Citroën pourraient éventuellement devenir surtout des coquilles marketing apposées sur une technologie développée ailleurs.
Même les marques de luxe ne semblent plus entièrement à l’abri. Stella Li, vice-présidente de BYD, a récemment déclaré que certaines marques européennes comme Maserati étaient «très intéressantes» pour son entreprise.
Ce qui apparaissait autrefois comme une simple concurrence commerciale ressemble donc de plus en plus à une mutation civilisationnelle de l’industrie occidentale elle-même. Pendant des décennies, l’Europe représentait le cœur historique du savoir-faire automobile mondial. Aujourd’hui, certaines de ses usines risquent progressivement de devenir des extensions industrielles des géants chinois.
Et pendant que cette transformation s’accélère en Europe, le Canada semble vouloir suivre exactement la même direction.



