Le roast de Kevin Hart marque-t-il la fin de l’ère woke dans l’humour américain?

Pendant près d’une décennie, l’humour occidental a évolué sous une surveillance idéologique constante. Des comédiens ont vu leurs spectacles annulés, leurs anciennes blagues exhumées, leurs carrières compromises ou leurs plateformes restreintes au nom de nouvelles sensibilités culturelles. Les sujets jugés trop risqués se sont multipliés : race, sexe, religion, orientation sexuelle, identité de genre, immigration, poids, handicap. Pour plusieurs observateurs, l’humour semblait progressivement perdre sa fonction première : rire de tout et de tout le monde.

Or, un événement récent semble avoir agi comme un révélateur de changement d’époque.

Le Roast of Kevin Hart, diffusé sur Netflix le 10 mai dernier, a déclenché une importante controverse aux États-Unis. Non pas parce que les humoristes présents auraient enfreint les règles habituelles du format, mais précisément parce qu’ils les ont respectées. Shane Gillis, Tony Hinchcliffe, Pete Davidson et plusieurs autres y ont multiplié les blagues corrosives, parfois extrêmement provocatrices, dans la plus pure tradition des grands roasts américains.

Pour leurs partisans, il s’agit d’une bouffée d’air frais après des années de prudence excessive. Pour leurs détracteurs, c’est la preuve que le racisme, le sexisme et diverses formes de discrimination continuent de prospérer sous couvert d’humour.

Une vieille tradition redevenue controversée

Le principe du roast est pourtant simple : une personnalité accepte volontairement d’être la cible d’une soirée entière de moqueries. Personne n’est épargné. Les sujets les plus sensibles deviennent souvent les plus convoités.

Cette tradition remonte à plusieurs décennies et a longtemps été considérée comme un genre humoristique distinct, avec ses propres règles implicites. Le public sait d’avance que les limites habituelles seront repoussées.

Dans le cas du roast de Kevin Hart, ce sont surtout deux blagues qui ont suscité les réactions les plus virulentes.

Tony Hinchcliffe a provoqué un tollé en lançant que George Floyd regardait la soirée « d’en bas » et riait si fort qu’il ne pouvait plus respirer. Shane Gillis, pour sa part, a affirmé que Kevin Hart était tellement petit qu’il faudrait le pendre à un bonsaï plutôt qu’à un arbre.

Ces plaisanteries ont rapidement circulé sur les réseaux sociaux, souvent isolées de leur contexte original, alimentant les accusations de racisme.

Chelsea Handler dénonce des « racistes » et des « misogynes »

La réaction la plus médiatisée est venue de l’humoriste Chelsea Handler.

Invitée au balado Funny Knowing You avec Deon Cole, elle a affirmé avoir reçu de nombreux messages concernant Shane Gillis et Tony Hinchcliffe. Selon elle, ces témoignages confirmaient qu’ils seraient « racistes », « misogynes » et « sectaires ».

Handler a particulièrement dénoncé la blague de Gillis sur le lynchage, affirmant qu’il s’agissait d’un sujet qui ne devrait jamais servir de matériel humoristique.

« Le lynchage n’est pas une blague », a-t-elle déclaré, allant jusqu’à affirmer que c’était « pire que le viol ».

Ces propos ont rapidement relancé le débat sur les limites de l’humour et sur la légitimité même du format du roast.

Kevin Hart refuse de participer à l’indignation

Fait notable, la principale personne concernée semble beaucoup moins scandalisée que plusieurs commentateurs.

Invité à l’émission The Breakfast Club, Kevin Hart a reconnu que certaines blagues étaient de mauvais goût, notamment celle concernant George Floyd. Toutefois, il a également rappelé que ce type d’humour constitue précisément la nature même d’un roast.

Selon lui, personne ne devrait être surpris par le contenu de la soirée.

Hart a même affirmé que Tony Hinchcliffe avait probablement livré l’une des meilleures performances de la soirée.

« Est-ce que je raconterais moi-même ces blagues? Non. Mais est-ce que je comprends pourquoi elles ont été racontées? Oui », a-t-il expliqué.

Surtout, Hart a demandé aux critiques de cesser de l’associer aux propos tenus par les autres humoristes.

« Arrêtez de parler comme si c’était moi qui les avais dites », a-t-il déclaré.

Cette réaction illustre un point souvent oublié dans ce type de controverse : le principal intéressé n’a jamais demandé à être protégé contre les blagues dont il faisait l’objet.

Joe Rogan et la contre-offensive des humoristes

La controverse a pris une nouvelle ampleur lorsque Joe Rogan est intervenu dans le débat.

Sur son balado, l’animateur a accusé certains humoristes critiques de trahir leur propre profession.

Selon Rogan, les comédiens savent parfaitement ce qu’est un roast et prétendre soudainement découvrir son caractère offensant relèverait davantage du positionnement médiatique que d’une véritable indignation morale.

Sans nécessairement approuver toutes les blagues entendues lors de la soirée, Rogan estime que qualifier systématiquement les humoristes de racistes ou de nazis parce qu’ils participent à un roast constitue une forme de mauvaise foi.

Cette réaction rejoint celle d’une partie importante du milieu humoristique qui considère que les accusations de racisme sont devenues excessivement banalisées au cours des dernières années.

Un changement culturel plus large

Au-delà des blagues elles-mêmes, la controverse révèle peut-être quelque chose de plus profond.

Depuis quelques années, plusieurs figures autrefois marginalisées dans l’industrie du divertissement connaissent une ascension spectaculaire précisément parce qu’elles refusent de se conformer aux nouvelles orthodoxies culturelles.

Shane Gillis en constitue probablement l’exemple le plus frappant. Congédié de Saturday Night Live en 2019 après la résurgence de commentaires controversés, il est aujourd’hui l’un des humoristes les plus populaires des États-Unis. Ses spectacles affichent complet, ses balados cumulent des millions de vues et son émission Tires sur Netflix a rencontré un succès important.

Tony Hinchcliffe suit une trajectoire semblable grâce à son émission Kill Tony, devenue un phénomène culturel majeur.

Pour plusieurs observateurs, leur popularité croissante démontre l’existence d’un fossé entre certaines élites médiatiques et une partie du public qui se montre de plus en plus réceptive à un humour moins filtré.

Le retour du mauvais goût?

La véritable question n’est peut-être pas de savoir si les blagues du roast de Kevin Hart étaient offensantes.

Les roasts ont toujours été offensants.

La question est plutôt de savoir si l’Occident est en train de revenir à une conception plus traditionnelle de l’humour, où l’on accepte que certaines blagues puissent être choquantes sans pour autant conclure que leur auteur adhère littéralement aux propos qu’il prononce sur scène.

Pour les partisans de cette approche, le rire repose précisément sur la transgression et l’exagération. Pour leurs adversaires, certaines blessures historiques demeurent trop graves pour servir de matière humoristique.

Le succès populaire du roast de Kevin Hart et la défense qu’en ont faite Kevin Hart lui-même, Joe Rogan et plusieurs autres humoristes suggèrent toutefois qu’une partie importante du public semble aujourd’hui fatiguée du climat de surveillance morale qui a dominé la culture populaire au cours des années 2010 et du début des années 2020.

Reste à voir si cette controverse marque réellement un tournant durable ou simplement un épisode de plus dans la longue guerre culturelle qui oppose désormais deux visions irréconciliables de l’humour.

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