Depuis le début de la guerre en Ukraine, une réalité géopolitique majeure s’est imposée à l’Europe : le continent ne peut plus dépendre du gaz russe pour assurer sa sécurité énergétique. Cette rupture historique a déclenché une véritable course mondiale au gaz naturel liquéfié (GNL), alors que les pays européens cherchent désormais des fournisseurs stables, politiquement fiables et capables de garantir des livraisons à long terme.
Or, pendant que les États-Unis, le Qatar ou encore la Norvège se positionnent agressivement pour répondre à cette demande stratégique, le Canada continue d’hésiter. Dans un billet publié dans le National Post, Bryan Brulotte soutient que le problème n’est pas l’absence de marché pour l’énergie canadienne, mais bien l’incapacité d’Ottawa à agir rapidement pour construire les infrastructures nécessaires.
L’auteur rappelle d’abord les déclarations de Justin Trudeau en 2022, lorsque l’ancien premier ministre affirmait qu’il n’existait pas de « business case » clair pour exporter du GNL canadien vers l’Europe. Plus récemment, Mark Carney aurait lui aussi minimisé le rôle central de l’énergie dans les discussions avec les Européens. Pourtant, note Brulotte, les faits sur le terrain racontent une tout autre histoire.
Depuis l’invasion russe de l’Ukraine, l’Europe a profondément transformé son système énergétique. Les importations de gaz russe, qui représentaient auparavant environ 150 milliards de mètres cubes par année, se sont effondrées. Pour compenser, le continent s’est tourné massivement vers le GNL, qui représente désormais jusqu’à près de 40 % de l’approvisionnement gazier européen durant certaines périodes.
Il ne s’agit pas d’un marché marginal ou temporaire. Selon les données citées par Brulotte, la consommation totale européenne demeure gigantesque, oscillant entre 400 et 500 milliards de mètres cubes par année. Surtout, les grandes entreprises énergétiques européennes recommencent à signer des contrats d’approvisionnement à long terme — parfois sur 10 à 20 ans — précisément parce que la sécurité énergétique est redevenue une priorité stratégique.
Des groupes comme Uniper, RWE ou TotalEnergies ne cherchent pas simplement des fournisseurs ponctuels : ils cherchent des partenaires occidentaux fiables capables de remplacer durablement la Russie.
Et le Canada possède théoriquement tout ce qu’il faut pour jouer ce rôle.
Le pays produit déjà environ 20 milliards de pieds cubes de gaz naturel par jour ainsi qu’environ 5 millions de barils de pétrole quotidiennement. Pourtant, souligne Brulotte, près de 97 % des exportations pétrolières canadiennes continuent d’être destinées aux États-Unis. Cette dépendance quasi totale à un seul client place le Canada dans une position de faiblesse structurelle, où il demeure essentiellement un « price taker » forcé d’accepter des rabais persistants sur son pétrole.
Cette situation est connue depuis des années au Québec et au Canada : faute d’accès suffisant aux marchés internationaux, le brut canadien est régulièrement vendu avec un important escompte par rapport aux prix mondiaux. Selon les chiffres évoqués dans le texte, cet écart peut représenter entre 10 et 20 dollars par baril.
Pour Brulotte, l’ouverture vers l’Europe pourrait transformer cette dynamique. Il affirme qu’un seul terminal de GNL sur la côte Atlantique, avec une capacité de 10 à 15 millions de tonnes par année, pourrait générer entre 4 et 7 milliards de dollars de revenus annuels dans les conditions actuelles du marché. De son côté, un meilleur accès maritime pour le pétrole canadien pourrait représenter entre 13 et 30 milliards de dollars supplémentaires chaque année.
Mais le principal obstacle demeure le même depuis des décennies : les infrastructures.
Le Canada ne dispose toujours pas des pipelines nécessaires pour acheminer massivement le pétrole et le gaz de l’Ouest vers la côte Atlantique. Le pays ne possède pas non plus de véritable terminal d’exportation de GNL sur la façade est. Une situation que plusieurs observateurs considèrent de plus en plus absurde, alors même que le seul terminal atlantique existant sert actuellement à importer du GNL plutôt qu’à l’exporter.
Bryan Brulotte estime que la construction des infrastructures nécessaires — pipelines, installations de liquéfaction et infrastructures portuaires — nécessiterait entre 30 et 45 milliards de dollars d’investissements et pourrait être réalisée en cinq à sept ans si les processus d’approbation étaient efficaces.
Cette question rejoint directement plusieurs débats énergétiques qui agitent déjà le Québec depuis des années. Entre les moratoires, l’opposition systématique aux hydrocarbures, les blocages réglementaires et l’idéologie du « tout électrique », le Canada a progressivement laissé filer des occasions stratégiques majeures pendant que ses concurrents avançaient.
Pendant ce temps, les États-Unis sont devenus le principal fournisseur de GNL de l’Europe et continuent d’augmenter leur capacité d’exportation. Le Qatar accélère lui aussi ses investissements massifs, tandis que la Norvège profite de sa proximité géographique avec le continent européen.
Le Canada, lui, continue de débattre de l’existence même du marché.
Or, comme le souligne Brulotte, la question dépasse largement le simple cadre économique. L’énergie constitue désormais un instrument géopolitique majeur. Fournir l’Europe en pétrole et en gaz ne représenterait pas seulement une source de revenus : cela renforcerait également les liens stratégiques occidentaux et la place du Canada au sein du monde atlantique.
Dans un contexte de tensions croissantes avec la Russie, d’instabilité au Moyen-Orient et de compétition mondiale pour les ressources énergétiques, plusieurs pays européens cherchent précisément à sécuriser des approvisionnements auprès de partenaires de l’OCDE jugés fiables et politiquement stables.
Le paradoxe canadien apparaît donc de plus en plus frappant : un pays parmi les plus riches au monde en ressources naturelles continue de s’auto-limiter au moment même où ses alliés cherchent désespérément ce qu’il pourrait leur fournir.
Pour les défenseurs d’un développement énergétique plus ambitieux, le problème n’est plus de savoir si la demande existe. La véritable question est désormais de savoir si Ottawa possède encore la volonté politique d’agir avant que cette fenêtre stratégique ne se referme définitivement.



