Thomas Gerbet et Marianne Dépelteau, pour Radio-Canada, ont récemment dessiné le portrait troublant d’un dossier environnemental mal géré. L’affaire Terrapure, à Sainte-Catherine, révèle une accumulation de défaillances institutionnelles, industrielles et réglementaires, où la protection des travailleurs semble avoir été reléguée au second plan pendant plus d’une décennie, au nom d’une industrie pourtant présentée comme vertueuse : le recyclage des batteries au plomb.
Une usine « verte », des chiffres toxiques
Selon le rapport de la santé publique de la Montérégie obtenu par Radio-Canada, l’usine de Terrapure a enregistré 1881 cas d’exposition professionnelle au plomb au-delà des seuils de maladie à déclaration obligatoire (MADO) entre 2013 et 2022. À elle seule, l’installation de Sainte-Catherine concentre 34 % de tous les cas d’exposition excessive au plomb recensés au Québec sur cette période.
Ces chiffres sont vertigineux. Ils ne relèvent ni d’un incident ponctuel, ni d’une dérive momentanée, mais bien d’un régime d’exposition chronique, touchant la majorité des 140 employés et des sous-traitants. Pire encore : les sous-traitants apparaissent systématiquement plus exposés que les employés réguliers — une réalité qui soulève une question troublante sur la hiérarchisation implicite des vies et des risques à l’intérieur même de l’usine.
Quand la toxicité devient la norme
Le rapport de santé publique qualifie la situation de « préoccupante », mais le terme paraît presque euphémisant. En 2022, certains travailleurs affichaient des taux de plombémie atteignant 2,20 µmol/L, et jusqu’à 3,65 µmol/L chez un sous-traitant, soit près de sept fois le seuil de déclaration obligatoire. Ces niveaux ne sont pas abstraits : ils correspondent à des symptômes bien réels — troubles gastro-intestinaux, fatigue chronique, irritabilité, insomnie, maux de tête — et à des risques documentés à long terme, incluant une hausse de la mortalité et des atteintes osseuses.
La professeure Maryse Bouchard, de l’Institut national de la recherche scientifique, se dit d’ailleurs surprise non seulement par l’ampleur de l’exposition, mais par sa durée : dix ans de surexposition, dans une usine sous surveillance réglementaire, sans que le problème ne soit corrigé en amont.
Silence institutionnel et opacité persistante
Autre élément troublant : la santé publique de la Montérégie détient des données plus récentes, mais refuse de les rendre publiques, invoquant une phase de validation et la confidentialité. Or, dans un courriel cité par Radio-Canada, l’organisme admet noir sur blanc que l’exposition au plomb demeure aujourd’hui une préoccupation pour les travailleurs.
À cela s’ajoute le mutisme forcé des employés et ex-employés, liés par des engagements de confidentialité, et l’absence de toute prise de parole syndicale dans ce dossier. Ce silence collectif, qu’il soit contractuel ou institutionnel, alimente une impression lourde : celle d’un problème connu, suivi, documenté — mais contenu à l’intérieur des murs administratifs.
Des manquements reconnus… tardivement
Ce n’est qu’après le rapport de santé publique de 2024 que la CNESST procède à des inspections plus poussées. Celles-ci révèlent des scènes difficilement acceptables dans une industrie manipulant du plomb : passages entre zones contaminées et zones propres, retrait inadéquat des équipements de protection, lacunes dans le nettoyage, et surtout défaut d’information et de formation des travailleurs sur les risques encourus.
Ces constats ne datent pas d’hier. Une inspection de 2023 signalait déjà des risques similaires. Les correctifs auraient depuis été apportés, selon les rapports de suivi. Mais la question demeure entière : combien d’années et combien de travailleurs fallait-il exposer avant que ces mesures élémentaires ne soient mises en place?
Le fleuve, les travailleurs… et l’angle mort politique
Sur le plan environnemental, le ministère de l’Environnement confirme des manquements répétés depuis 2021, des sanctions administratives, et une contamination du fleuve Saint-Laurent bien au-delà des normes. Pourtant, la Ville de Sainte-Catherine affirme n’avoir jamais été informée du rapport de santé publique de 2024 — un aveu qui illustre à quel point l’information circule mal, même entre institutions publiques.
Certes, les autorités assurent qu’il n’existe « pas de risque établi » pour la population environnante. Mais le cœur du scandale n’est plus là. Il réside dans cette contradiction fondamentale : une industrie présentée comme écologique, intégrée à la transition verte, a pu pendant dix ans exposer massivement ses travailleurs à un métal lourd hautement toxique, sans réaction proportionnée de l’État.
Une question de modèle, pas seulement de conformité
Terrapure affirme avoir investi 1,5 million de dollars depuis 2024 pour améliorer l’environnement de travail. Soit. Mais cette annonce tardive ne peut effacer une décennie de laxisme structurel. Le problème dépasse l’entreprise elle-même : il interroge notre rapport collectif aux industries dites « vertes », trop souvent protégées par un vernis idéologique qui inhibe la vigilance critique.
Recycler des batteries au plomb n’est pas un acte neutre. C’est une activité industrielle lourde, dangereuse, exigeant une surveillance rigoureuse et constante. À Sainte-Catherine, cette rigueur a manifestement fait défaut — et ce sont les travailleurs qui en ont payé le prix, dans leur chair, bien avant que le fleuve ne fasse les manchettes.
Le scandale Terrapure n’est donc pas qu’un dossier de conformité environnementale. C’est un échec de gouvernance, un rappel brutal que la transition énergétique et industrielle, lorsqu’elle se fait sans exigence réelle, peut devenir une nouvelle forme d’aveuglement collectif.


