Plus de confusion que de transparence autour de la nouvelle géolocalisation sur X?

Dans un écosystème numérique déjà polarisé, où la moindre modification algorithmique peut déclencher une avalanche de spéculations, les plateformes sociales jouent constamment avec le feu. Depuis quelques années, la course à la transparence — réelle ou feinte — est devenue un leitmotiv des géants du web. Mais cette quête soulève souvent plus de questions qu’elle n’apporte de réponses. Lorsqu’un réseau social prétend révéler l’origine géographique de ses utilisateurs, la promesse semble séduisante : démystifier les opérations d’influence, exposer les fermes à clics, décourager la désinformation orchestrée depuis l’étranger. Or, dès qu’on gratte la surface, cette transparence se révèle parfois n’être qu’un mirage technologique, un vernis opaque où erreurs techniques et lectures politiques s’entremêlent.

C’est exactement ce que montre un reportage de La Presse canadienne, publié le 28 novembre 2025, au sujet de la nouvelle fonctionnalité de géolocalisation déployée par X (anciennement Twitter), et qui a semé une onde de choc — et beaucoup de confusion — parmi les utilisateurs canadiens.

Une fonction censée accroître la transparence… mais qui tourne au fiasco

Selon les informations rapportées par La Presse canadienne, X a lancé la semaine dernière une fonctionnalité permettant de révéler le pays d’où un compte publie. En cliquant sur la date d’inscription d’un profil, les utilisateurs sont désormais dirigés vers une page « À propos de ce compte », où figure notamment la localisation géographique supposée du titulaire.

Le déploiement, censé aider à repérer les comptes diffusant de la désinformation, a cependant produit un résultat inverse : une série d’erreurs spectaculaires et difficiles à expliquer. Le reportage indique que les comptes officiels du Parti libéral du Canada, du Nouveau Parti démocratique (NPD) et même du NPD de la Colombie-Britannique affichaient une localisation… aux États-Unis, avant d’être corrigée.

La confusion ne s’est pas arrêtée là : le même phénomène a touché des dizaines de comptes politiques américains pro et anti-Donald Trump, que X situait à l’étranger.

Quand la technologie simplifie à l’excès : l’IP comme seul repère

Pour éclaircir ces incohérences, La Presse canadienne cite Philip Mai, codirecteur du Social Media Lab de l’Université métropolitaine de Toronto, dont le propre compte X avait été localisé… en Allemagne. Mai rappelle une évidence technique : X se fonde sur l’adresse IP, identifiant numérique qui change selon l’endroit où un appareil se connecte.

Qu’un utilisateur voyage, qu’un serveur intermédiaire soit utilisé, ou qu’un outil de gestion publie à sa place — ce qui est fréquent pour les partis politiques — et la géolocalisation devient instantanément trompeuse. C’est exactement ce qui s’est produit dans le cas du NPD de la Colombie-Britannique : un porte-parole a expliqué au média que le compte utilise un système de gestion dont le serveur se situe aux États-Unis, ce qui suffit à brouiller les pistes.

La Presse canadienne rapporte aussi qu’un autre facteur majeur contribue à l’erreur : l’usage généralisé des VPN, qui masquent l’adresse IP réelle en la remplaçant par celle d’un serveur étranger. « Si X se base sur ce type de données, les informations seront forcément inexactes », rappelle Mai.

Séparatistes albertains, comptes militants et localisation improbable

Le phénomène a également touché des comptes liés au mouvement séparatiste albertain. Comme le rapporte La Presse canadienne, le groupe Alberta Prosperity Project, pourtant basé en Alberta, s’est vu attribuer une localisation… en Thaïlande. Le compte a qualifié cela de simple « limitation technique ».

D’autres comptes séparatistes expliquent leur localisation américaine par du temps passé en Californie ou par l’utilisation d’un VPN. Une nouvelle preuve, selon plusieurs experts cités par le média, que la fonctionnalité est un indice parmi d’autres — à manier avec prudence.

Le professeur Ahmed Al-Rawi, de l’Université Simon Fraser, cité par La Presse canadienne, résume bien le problème : la localisation peut être un point de départ intéressant, mais certainement pas une base fiable. Les réseaux sociaux disposent d’outils sophistiqués — TikTok adapte son contenu local automatiquement, Instagram détecte même les bâtiments — mais rien n’indique que X utilise ce type de technologie avancée.

Pire encore, souligne Al-Rawi : au lieu d’apaiser les tensions, la nouvelle fonctionnalité a alimenté les accusations mutuelles sur l’origine des comptes et exacerbé les divisions déjà explosives sur la plateforme.

X reconnaît des erreurs et promet des correctifs

Le reportage cite également Nikita Bier, responsable produit chez X, qui a admis publiquement que l’outil comportait « quelques imperfections » devant être corrigées d’ici quelques jours. Bier précise que les données seront régulièrement mises à jour et qu’un avertissement explicite rappelle que les localisations sont susceptibles d’être inexactes, influencées par les voyages ou les connexions temporaires.

Plus surprenant encore, La Presse canadienne rapporte que Bier a pointé du doigt un problème lié aux connexions via Starlink, le service satellite d’Elon Musk lui-même. Certains utilisateurs canadiens auraient été géolocalisés aux États-Unis parce que leur trafic était redirigé vers un centre Starlink américain, induisant X en erreur.

Une fonction inutile pour les comptes malveillants?

Pour clore son analyse, La Presse canadienne cite de nouveau Philip Mai, sceptique quant à la portée réelle de cette nouveauté. Selon lui, les comptes mal intentionnés trouveront aisément des moyens de contourner le système, en falsifiant ou manipulant leur localisation numérique. Pour cette raison, dit-il, il est improbable que la fonctionnalité « contribue en quoi que ce soit à résoudre les problèmes » que X prétend adresser.

Au mieux, estime Mai, ces données pourraient servir en interne à l’équipe de la plateforme. Mais les présenter au public comme un critère pour juger la crédibilité d’un compte relève selon lui d’une illusion dangereuse : « Non, ce n’est pas très judicieux. »

Plus de confusion que de transparence

Au final, l’intention déclarée d’augmenter la transparence se retourne ici contre la plateforme elle-même. L’enquête de La Presse canadienne met en lumière un déploiement précipité, techniquement fragile et surtout mal adapté aux usages réels des internautes.

Dans un contexte politique canadien où les suspicions d’ingérence étrangère, d’automatisation et de campagnes d’influence sont omniprésentes, un tel outil mal calibré risque non seulement d’induire le public en erreur, mais aussi d’alimenter des lectures complotistes et des tensions déjà vives.

Encore une fois, la quête de transparence numérique démontre ses limites : montrer quelque chose n’est pas toujours éclairer — surtout lorsqu’on montre faux.

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