Depuis ce mardi 1er septembre, une nouvelle frontière est tracée entre la religion et les institutions publiques québécoises.
Les pratiques religieuses sont désormais interdites dans les locaux, immeubles et terrains placés sous l’autorité des institutions et organismes visés par la Loi sur la laïcité de l’État.
L’interdiction s’applique aussi bien aux employés qu’aux usagers et vise autant les pratiques individuelles que collectives.
Autrement dit, la liberté de religion demeure pleinement protégée dans la société québécoise, mais les bâtiments de l’État ne doivent plus servir eux-mêmes de lieux de pratique religieuse.
Cette nouvelle disposition constitue l’un des éléments les plus concrets de la Loi sur le renforcement de la laïcité au Québec, adoptée par l’Assemblée nationale le 2 avril dernier par 77 voix contre 27.
La majeure partie de la loi est entrée en vigueur au moment de sa sanction. Québec avait toutefois fixé au 1er septembre 2026 l’application de l’interdiction des pratiques religieuses dans les institutions publiques.
Et à Montréal, les conséquences sont déjà très visibles.
La STM interdit désormais la prière à ses employés
La Société de transport de Montréal a averti ses employés la semaine dernière que les prières ne seraient plus permises dans ses installations à compter d’aujourd’hui.
« Si vous avez l’habitude de pratiquer la prière sur votre lieu de travail, quel que soit l’endroit, vous comprendrez qu’il ne sera malheureusement plus permis de le faire », écrivait la STM dans une communication interne obtenue par Le Journal de Montréal.
L’entreprise demandait aux employés déçus par cette nouvelle règle d’en discuter avec leur gestionnaire.
Le rappel est loin d’être théorique.
Selon Le Journal, quatre « salles de ressourcement » avaient été aménagées ces dernières années dans des garages de la STM à la suite de demandes provenant notamment d’employés désirant prier sur leur lieu de travail.
La société avait expliqué avoir agi après avoir constaté que certains travailleurs priaient dans des endroits jugés non sécuritaires, notamment sous des escaliers.
Une source familière avec deux de ces locaux avait indiqué au quotidien qu’ils étaient essentiellement utilisés pour les prières de travailleurs musulmans.
À compter d’aujourd’hui, même ces salles ne pourront plus servir à la prière.
Elles demeureront ouvertes pour des activités non religieuses comme la méditation, la relaxation ou le yoga, tandis que des affiches rappelant la nouvelle interdiction doivent être installées à leur entrée.
Lorsqu’un gestionnaire constatera une pratique religieuse, la STM prévoit d’abord lui demander d’intervenir auprès de l’employé afin de lui rappeler la réglementation.
Une règle qui va beaucoup plus loin que la loi 21 originale
Le changement est important parce qu’il dépasse largement le débat entourant les signes religieux qui avait marqué l’adoption de la loi 21 en 2019.
Québec ne réglemente plus uniquement l’apparence de certaines personnes représentant l’État.
La nouvelle loi affirme que les lieux mêmes de l’État doivent conserver un caractère laïque.
Elle définit une « pratique religieuse » comme toute action — autre que le port d’un signe religieux — pouvant raisonnablement constituer, « en fait ou en apparence », la manifestation d’une conviction ou d’une croyance religieuse.
La prière constitue évidemment l’exemple le plus évident, mais la formulation choisie permet de viser plus généralement les actes religieux accomplis dans les institutions publiques.
Et contrairement à l’interdiction des signes religieux, qui ne touche que certaines catégories d’employés, celle-ci concerne aussi les bénéficiaires de services.
Québec précise expressément que l’interdiction vise « tant la pratique individuelle que la pratique collective » et « tant la pratique des membres du personnel de l’État et de ses mandataires que celle des bénéficiaires de services ».
Il s’agit donc d’un changement de philosophie.
L’État québécois ne se contente plus de promettre sa neutralité abstraite : il commence à définir matériellement ses institutions comme des espaces civiques communs qui ne doivent être appropriés par aucune religion.
La religion demeure libre — mais à sa place
Cette distinction est essentielle.
La nouvelle règle n’interdit évidemment ni la religion ni la prière au Québec.
Un catholique peut toujours aller à la messe. Un musulman peut toujours aller à la mosquée. Un juif peut fréquenter une synagogue. N’importe quel croyant peut pratiquer sa religion chez lui ou dans les espaces où la loi le permet.
Ce qui change, c’est la prétention selon laquelle une institution financée et administrée par l’ensemble des Québécois devrait elle-même s’adapter pour devenir un prolongement des pratiques religieuses particulières de ceux qui la fréquentent.
C’est précisément là que la laïcité québécoise entre en contradiction avec une certaine conception multiculturaliste de l’État.
Dans le modèle multiculturaliste, l’institution publique tend constamment à être appelée à reconnaître, accommoder et parfois matérialiser les particularismes des différentes communautés qui composent la population.
Une salle devient une salle de prière. Un horaire doit être modifié. Une installation doit être adaptée. Une institution initialement commune risque progressivement de devenir l’arbitre permanent d’une multitude de prescriptions religieuses particulières.
La conception québécoise de la laïcité suit désormais plus clairement la logique inverse.
L’institution appartient à tout le monde précisément parce qu’elle ne constitue le territoire religieux de personne.
Le croyant demeure libre de croire.
L’incroyant demeure libre de ne pas croire.
Mais lorsqu’ils entrent dans l’espace institutionnel de l’État, tous se retrouvent d’abord dans une institution commune.
Une réponse au retour du religieux dans les institutions
Le durcissement adopté cette année ne provient d’ailleurs pas de nulle part.
En 2025, le gouvernement avait chargé l’ancienne présidente du Conseil du statut de la femme Christiane Pelchat et le professeur de droit Guillaume Rousseau d’examiner le respect de la laïcité et l’influence des religions dans les institutions québécoises.
Le comité avait formulé 50 recommandations afin de renforcer le modèle québécois.
Il recommandait notamment de préciser que les employés de l’État ne devraient accomplir aucun acte religieux dans l’exercice de leurs fonctions, sauf exceptions prévues par la loi.
Le gouvernement Legault est finalement allé plus loin en interdisant généralement les pratiques religieuses dans les lieux institutionnels eux-mêmes.
La loi prévoit néanmoins plusieurs exceptions.
Les pratiques religieuses demeurent notamment permises, selon certaines conditions, dans des établissements de santé, dans les établissements de détention, dans les espaces constituant une résidence privée et, hors des heures de services éducatifs, dans certaines écoles privées subventionnées.
Quatre chapelles universitaires historiques — à Concordia, Laval, McGill et Bishop’s — bénéficient également d’un régime particulier.
Les pratiques culturelles des Premières Nations et des Inuit demeurent elles aussi autorisées dans les lieux visés.
Mettre un frein au communautarisme institutionnel
La disposition qui entre en vigueur aujourd’hui pourrait finalement s’avérer plus importante à long terme que plusieurs des débats hautement symboliques ayant entouré la loi 21.
Car le principal enjeu posé par le communautarisme religieux n’est pas nécessairement qu’un individu possède une religion.
C’est la transformation progressive des institutions communes en espaces où différents groupes cherchent à faire reconnaître leurs propres normes, leurs propres obligations et leurs propres frontières identitaires.
Une société pluraliste peut accueillir une immense diversité de convictions dans la sphère privée et civile sans transformer chacune de ses institutions en mosaïque confessionnelle.
C’est même probablement l’une des conditions permettant à cette diversité de demeurer viable.
Plus la population devient culturellement et religieusement hétérogène, plus l’existence d’un espace civique réellement commun devient importante.
La laïcité offre précisément cet espace.
Elle n’exige pas que les Québécois renoncent à leurs croyances.
Elle exige que l’État n’ait pas à les organiser à leur place.
Le cas de la STM illustre parfaitement la différence.
Pendant quelques années, la réponse au développement de prières sur le lieu de travail avait été d’aménager des espaces susceptibles de les accueillir.
À partir d’aujourd’hui, la réponse devient beaucoup plus simple : une société de transport public n’est pas un lieu de culte.
Ses garages servent à entretenir des autobus. Ses installations servent à transporter la population. Ses locaux appartiennent à une institution publique dont les employés et les usagers peuvent être catholiques, musulmans, juifs, hindous, athées ou parfaitement indifférents à toute religion.
Aucun de ces groupes n’a besoin de s’approprier une partie de cette institution pour que sa liberté de conscience existe.
C’est précisément parce que l’État ne leur appartient religieusement à aucun qu’il peut véritablement appartenir à tous.
Avec l’entrée en vigueur de cette nouvelle interdiction, le Québec fait donc un pas supplémentaire pour remplacer la logique de l’accommodement communautaire permanent par celle d’un espace public institutionnel commun.
Dans une société de plus en plus diversifiée, cette frontière pourrait devenir non pas moins nécessaire, mais davantage.



