Pour une recarcéralisation occidentale

Pendant plusieurs décennies, l’Occident a poursuivi un vaste mouvement de recul de la contrainte institutionnelle. Les prisons devaient progressivement céder la place à la réhabilitation, aux peines communautaires et aux remises en liberté rapides. Les grands hôpitaux psychiatriques ont fermé au nom de la désinstitutionnalisation. Les traitements obligatoires sont devenus plus difficiles à imposer. Dans les rues, la réduction des méfaits et la tolérance envers certains comportements désordonnés ont souvent remplacé l’idée que l’État pouvait contraindre un individu pour protéger la société — ou parfois pour le protéger de sa propre incapacité à prendre soin de lui-même.

Cette évolution répondait initialement à de véritables abus. Des établissements psychiatriques enfermaient autrefois certaines personnes trop facilement et trop longtemps, parfois dans des conditions indignes. Des systèmes pénaux imposaient des peines disproportionnées sans préparer adéquatement la réinsertion des détenus. Les droits des accusés et des patients devaient être mieux protégés.

Mais l’Occident semble aujourd’hui avoir basculé dans l’excès inverse.

Des criminels violents et multirécidivistes sont arrêtés, remis en liberté, puis arrêtés de nouveau. Des personnes en psychose grave sont abandonnées dans les rues jusqu’à ce qu’une crise suffisamment grave provoque enfin l’intervention des autorités. Les policiers et les prisons deviennent les intervenants psychiatriques de dernier recours. Les centres-villes accueillent simultanément l’itinérance, la toxicomanie, les troubles mentaux non traités et un désordre que les autorités hésitent souvent à réprimer par crainte de criminaliser la pauvreté.

Face à cette situation, quelques gouvernements commencent timidement à durcir leurs politiques. Le Canada vient de resserrer son régime de mise en liberté sous caution. La Californie impose de nouveau des conséquences plus importantes à certains voleurs et consommateurs de drogues multirécidivistes. New York facilite certains internements psychiatriques. L’administration Trump veut replacer l’institutionnalisation parmi les réponses possibles à l’itinérance chronique, à la toxicomanie et aux troubles mentaux graves.

Ces changements demeurent cependant fragmentaires et très inférieurs à l’ampleur du problème. Ils ne constituent pas encore une nouvelle doctrine occidentale. Ils montrent tout au plus que l’ancien consensus commence à se fissurer.

Il faut maintenant aller plus loin et nommer clairement la direction à prendre : l’Occident doit entreprendre une véritable recarcéralisation.

Par ce terme, il ne faut pas entendre uniquement une augmentation du nombre de prisonniers ou un allongement mécanique de toutes les peines. La recarcéralisation désigne un renversement beaucoup plus général de philosophie : le retour assumé de la contrainte, de l’incapacitation et de la séparation lorsque la liberté d’un individu devient incompatible avec la sécurité de la collectivité.

Elle suppose davantage de places carcérales pour les criminels violents et multirécidivistes, mais également la reconstruction d’un véritable réseau d’établissements psychiatriques sécurisés. Elle repose sur une idée simple que plusieurs décennies de politiques réhabilitatrices ont fini par obscurcir : certaines personnes doivent être retirées de la collectivité, les unes parce qu’elles refusent obstinément d’en respecter les règles, les autres parce que leur état ne leur permet plus d’y vivre sans danger.

La réhabilitation érigée en dogme

La philosophie réhabilitatrice repose sur une idée fondamentalement défendable : un criminel ne devrait pas être considéré comme irrécupérable par définition. Une peine doit pouvoir favoriser sa réinsertion et ne devrait pas seulement servir à satisfaire un désir de vengeance.

Le problème apparaît lorsque la réhabilitation cesse d’être une possibilité offerte au contrevenant pour devenir une présomption presque automatique, y compris après des échecs répétés.

Le public découvre alors des individus possédant une succession impressionnante d’antécédents, d’accusations, de bris de conditions et de remises en liberté. Chaque décision, prise isolément, peut être défendue par la présomption d’innocence, la proportionnalité des peines, la volonté d’éviter les effets désocialisants de l’emprisonnement ou l’obligation de ne pas détenir inutilement un prévenu avant son procès.

Mais l’accumulation de ces décisions produit un système apparemment incapable de tirer les conséquences de la récidive.

La question ne devrait plus être seulement de savoir comment ramener le contrevenant dans la collectivité, mais à partir de quel moment la collectivité doit être protégée de lui. Après combien de crimes, de bris de conditions ou d’échecs de probation faut-il admettre que l’individu n’a pas répondu aux chances qui lui ont été données?

La prison ne possède pas uniquement une fonction réhabilitatrice. Elle sert également à dénoncer le crime, à dissuader, à punir et, surtout, à neutraliser temporairement un individu dangereux. Pendant qu’un criminel violent est détenu, il ne peut pas s’en prendre au public.

Cette fonction d’incapacitation est particulièrement importante dans le cas d’une minorité de criminels prolifiques. Lorsqu’un individu démontre par ses actes répétés qu’il exploite systématiquement la clémence du système, continuer à lui accorder une nouvelle chance identique aux précédentes ne relève plus nécessairement de la compassion. Cela revient à transférer le risque vers les citoyens ordinaires et vers les prochaines victimes potentielles.

Une politique de recarcéralisation devrait donc établir une progression beaucoup plus ferme des conséquences. Les premières infractions non violentes pourraient toujours donner lieu à des solutions communautaires. Mais la répétition des crimes, les bris de conditions et le recours à la violence devraient entraîner une diminution rapide de la tolérance judiciaire.

La récidive ne devrait pas être considérée comme une série d’événements isolés. Elle révèle un comportement et doit modifier profondément l’évaluation du risque.

Le Canada reconnaît enfin une partie du problème

Le Canada vient de faire un pas dans cette direction avec la Loi sur la réforme de la mise en liberté sous caution et de la détermination de la peine, anciennement le projet de loi C-14, entrée en vigueur le 15 juillet 2026.

Le ministère fédéral de la Justice présente cette réforme comme un ensemble de plus de 80 modifications au Code criminel, à la Loi sur le système de justice pénale pour les adolescents et à la Loi sur la défense nationale. Ottawa affirme explicitement vouloir rendre la libération sous caution plus difficile pour les récidivistes et les personnes accusées de crimes violents, tout en durcissant les peines applicables à certaines infractions graves.

La réforme élargit notamment les situations dans lesquelles l’accusé doit démontrer pourquoi sa détention n’est pas justifiée. Elle demande aussi aux juges d’envisager des peines consécutives dans certains dossiers impliquant des récidivistes violents et limite davantage l’emprisonnement à domicile pour certaines infractions.

Il s’agit d’un changement politique significatif. Il montre que le gouvernement fédéral reconnaît enfin que la confiance envers le régime de mise en liberté a été sérieusement ébranlée. Le fait que les premiers ministres provinciaux, les municipalités et les associations policières aient réclamé de tels changements indique que le problème dépasse largement les divisions partisanes habituelles.

Mais cette réforme demeure un correctif ciblé et non une véritable recarcéralisation. Elle resserre quelques règles sans encore transformer la philosophie générale du système. Elle ne garantit pas non plus que les provinces disposeront des tribunaux, des procureurs, des établissements correctionnels et du personnel nécessaires pour appliquer durablement ce durcissement.

Les données imposent également une certaine précision. Statistique Canada rapporte que l’Indice de gravité de la criminalité a diminué de 4 % au Canada en 2024, après trois années consécutives d’augmentation. La criminalité ne progresse donc pas partout et continuellement. Au Québec, toutefois, l’indice de gravité des crimes violents a augmenté de 3,9 % cette année-là, même si le taux global de crimes déclarés par la police a légèrement diminué.

La demande de fermeté ne découle donc pas seulement du nombre total de crimes. Elle est également alimentée par la visibilité du désordre, par des actes particulièrement traumatisants et par l’impression qu’une petite population de récidivistes concentre une part disproportionnée du danger.

Une société peut devenir plus sûre à certains égards tout en jugeant son système beaucoup trop tolérant envers les individus qui représentent les risques les plus graves.

Quand la Californie revient sur la décriminalisation

La Californie constitue probablement le meilleur exemple du cycle politique qui pourrait bientôt toucher une grande partie de l’Occident.

Cet État avait été l’un des principaux laboratoires américains de la réduction des peines, de la décriminalisation partielle et de la diminution de la population carcérale. Ces réformes avaient notamment été justifiées par la surpopulation des prisons et par les effets sociaux de l’incarcération massive.

Mais les électeurs ont progressivement associé cette orientation à la multiplication des vols, à la consommation publique de drogues et à la dégradation de plusieurs espaces urbains. En novembre 2024, ils ont adopté la proposition 36, qui permet de transformer en crimes plus graves certaines possessions de drogues et certains vols lorsque leur auteur possède déjà plusieurs condamnations.

Selon l’analyse officielle du Legislative Analyst’s Office de Californie, cette mesure autorise des peines plus longues pour certains crimes liés aux drogues ou au vol. Elle permet notamment d’accuser d’un crime plus grave une personne possédant déjà au moins deux condamnations pour certaines infractions.

La mesure crée également une forme de « crime avec traitement obligatoire ». Certains consommateurs multirécidivistes peuvent éviter l’emprisonnement s’ils terminent un programme de traitement, mais ils s’exposent à une sanction carcérale s’ils refusent ou abandonnent celui-ci.

Ce modèle est important, car il dépasse l’opposition artificielle entre punition et réhabilitation. Le traitement demeure offert, mais il cesse d’être une simple suggestion sans conséquence. La société affirme qu’elle est prête à aider l’individu, mais qu’elle ne tolérera plus indéfiniment la répétition du même comportement.

La recarcéralisation ne signifie donc pas que chaque problème social doit conduire à une cellule. Elle signifie que la liberté dans la collectivité doit redevenir conditionnelle au respect réel d’un traitement, d’une ordonnance judiciaire ou d’une probation.

Elle rétablit une gradation : aide volontaire d’abord, traitement obligatoire lorsque les échecs se répètent, puis détention lorsque l’individu refuse systématiquement les conditions qui permettraient de le maintenir en liberté.

La désinstitutionnalisation a déplacé l’enfermement

C’est toutefois dans le domaine de la santé mentale que le changement nécessaire serait le plus profond.

À partir des années 1960 et 1970, les pays occidentaux ont progressivement fermé une grande partie de leurs établissements psychiatriques. Cette désinstitutionnalisation répondait à des abus incontestables. Certains patients étaient enfermés pendant des années sans contrôle suffisant, dans des institutions qui protégeaient davantage la société qu’elles ne soignaient réellement leurs pensionnaires.

Les nouveaux médicaments et le développement de la psychiatrie communautaire promettaient une solution plus humaine. Les patients pourraient vivre dans leur milieu, entourés de leurs proches, tout en recevant des traitements dans des établissements ouverts.

Mais cette transformation reposait sur une condition essentielle : les lits fermés devaient être remplacés par un réseau communautaire suffisamment dense, accessible et capable d’assurer un suivi continu.

Dans de nombreux endroits, cela ne s’est pas produit. Les établissements ont fermé plus rapidement que les services de remplacement n’ont été créés. Les familles se sont retrouvées seules avec des personnes profondément désorganisées. Les urgences ont pris le relais jusqu’à ce que le patient soit brièvement stabilisé, puis retourné dans le même environnement. Les policiers, les refuges et les prisons sont devenus les intervenants de dernier recours.

La désinstitutionnalisation n’a donc pas toujours supprimé l’enfermement. Elle l’a souvent déplacé.

Certaines personnes qui auraient autrefois été suivies durablement dans un établissement psychiatrique sont désormais détenues à répétition dans des cellules policières ou des prisons ordinaires. D’autres passent de la rue à l’urgence, de l’urgence au refuge, puis du refuge à la rue, sans jamais bénéficier de la stabilité nécessaire à un traitement véritable.

Cette situation n’est humaine ni pour les personnes concernées ni pour la collectivité.

L’internement n’est pas nécessairement l’abandon des droits

New York a commencé à revoir cette philosophie. En 2025, l’État a élargi les critères permettant l’hospitalisation involontaire de certaines personnes atteintes de troubles mentaux graves.

Il n’est désormais plus nécessaire d’attendre uniquement une menace explicite et immédiate. L’incapacité à répondre à des besoins fondamentaux comme se nourrir, se loger ou recevoir des soins médicaux peut également être prise en considération. La gouverneure démocrate Kathy Hochul a défendu ce changement comme une mesure de sécurité publique, mais aussi comme une obligation de traiter les personnes devenues incapables de reconnaître leur propre état.

L’administration Trump est allée beaucoup plus loin. Dans un décret publié en juillet 2025, la Maison-Blanche a demandé aux agences fédérales de favoriser le recours à l’engagement civil et aux établissements de longue durée pour les personnes vivant dans la rue qui souffrent de troubles mentaux graves ou de dépendances.

Le décret présente explicitement l’institutionnalisation comme une réponse possible au désordre urbain. Il rejette l’idée selon laquelle laisser une personne profondément désorganisée dans la rue serait automatiquement plus humain que de lui imposer un traitement.

Cette orientation est fortement contestée par les défenseurs des libertés civiles. Ils craignent que l’itinérance, la pauvreté ou la simple marginalité deviennent des motifs de privation de liberté. Cette objection doit être prise au sérieux. Une personne ne devrait jamais être internée simplement parce qu’elle dérange, vit différemment ou refuse de se conformer aux préférences esthétiques d’un quartier.

Mais l’excès inverse est tout aussi difficilement défendable. Une personne en psychose grave, incapable de prendre soin d’elle-même ou présentant un danger sérieux, ne retrouve pas magiquement sa dignité parce que l’État lui reconnaît le droit abstrait de refuser toute aide.

L’autonomie suppose une certaine capacité de comprendre sa situation et les conséquences de ses choix. Lorsque cette capacité disparaît profondément, l’inaction de l’État ne relève plus nécessairement du respect des droits. Elle peut constituer une forme d’abandon.

Une véritable politique de recarcéralisation devrait donc permettre des internements plus longs lorsque l’état d’une personne l’exige, tout en établissant des contrôles judiciaires, médicaux et administratifs rigoureux.

Rebâtir les institutions psychiatriques

Rétablir l’internement ne signifie pas reconstruire à l’identique les asiles du XIXe ou du début du XXe siècle.

Les nouveaux établissements devraient être conçus comme des milieux de soins sécurisés, différenciés selon les besoins des patients. Certains auraient besoin d’une hospitalisation de quelques semaines; d’autres d’un suivi de plusieurs mois; une petite minorité pourrait nécessiter une prise en charge beaucoup plus longue.

Chaque internement devrait reposer sur une évaluation médicale sérieuse. La personne concernée devrait pouvoir contester la décision devant une instance indépendante, être représentée et obtenir une révision périodique de son dossier. Le maintien en établissement ne devrait pas être fondé sur un simple diagnostic, mais sur l’incapacité réelle à vivre dans la collectivité sans danger sérieux.

Ces garanties sont indispensables. Mais elles ne doivent pas être conçues de manière tellement restrictive que les autorités soient obligées d’attendre une tragédie prévisible avant d’intervenir.

Le danger ne se manifeste pas toujours par une déclaration explicite. Il peut être établi par une désorganisation profonde, par l’incapacité persistante à satisfaire ses besoins essentiels, par une succession de crises ou par des comportements démontrant que la personne ne peut momentanément plus vivre de façon autonome.

Surtout, les hôpitaux psychiatriques doivent redevenir de véritables institutions de durée moyenne et longue. Une hospitalisation de quelques jours suivie d’un retour immédiat à la rue ne constitue pas une politique de soins. Elle ne fait souvent que repousser la prochaine crise.

Prison et hôpital ne sont pas interchangeables

Le terme « recarcéralisation » possède une force politique, mais il exige une distinction fondamentale.

Un criminel est emprisonné parce qu’il a été reconnu responsable d’une infraction. Un patient est hospitalisé contre son gré parce qu’une évaluation médicale et juridique conclut que son état représente un danger sérieux ou le rend profondément incapable de prendre soin de lui-même.

La prison punit, dissuade et neutralise. L’hôpital sécurise et traite.

Confondre les deux conduirait à criminaliser la maladie mentale. Mais refuser toute forme d’institutionnalisation produit souvent le résultat inverse : des malades non traités finissent par commettre des infractions, accumuler des accusations et être détenus dans des établissements correctionnels qui ne sont pas conçus pour les soigner.

Une recarcéralisation occidentale bien conçue devrait donc comporter deux réseaux institutionnels distincts.

Le premier serait carcéral et destiné aux criminels dont les actes justifient une peine de détention. Le second serait médical et destiné aux personnes qui ont besoin d’un traitement prolongé sous supervision. Entre les deux pourraient exister des établissements médico-légaux spécialisés pour les individus dont les troubles mentaux s’accompagnent de comportements criminels dangereux.

La fermeture indistincte des institutions a précisément contribué à brouiller ces catégories. Les prisons sont devenues des hôpitaux psychiatriques improvisés, tandis que les rues sont devenues des établissements sans murs, sans personnel et sans traitement.

Construire avant de promettre la fermeté

La Grande-Bretagne montre l’obstacle matériel auquel se heurte toute politique de durcissement : il faut disposer d’endroits où placer les personnes que l’on ne veut plus remettre immédiatement en liberté.

Le gouvernement britannique a annoncé la construction de 14 000 places de prison supplémentaires d’ici 2031. Il a également adopté, en janvier 2026, une loi mettant fin à la libération automatique de certains détenus qui se conduisent mal et renforçant les sanctions communautaires.

Simultanément, la Grande-Bretagne doit élargir certaines libérations anticipées pour empêcher ses prisons de déborder. Le gouvernement estime que la population carcérale pourrait atteindre entre 97 300 et 112 300 personnes en 2032, dépassant les capacités disponibles même après la construction de nouveaux établissements.

Le pays veut donc garder plus longtemps en détention les individus les plus dangereux tout en réduisant la durée effective d’incarcération d’autres détenus. Ce paradoxe rappelle que la recarcéralisation ne peut pas être uniquement un slogan électoral.

Après des décennies de fermeture d’établissements, le retour de la contrainte exige des prisons, des hôpitaux sécurisés, des agents correctionnels, des infirmiers, des psychiatres, des procureurs et des tribunaux fonctionnels. Il nécessite des investissements considérables qui ne produiront pas nécessairement de résultats visibles avant plusieurs années.

Un gouvernement qui durcit les lois sans accroître les capacités physiques du système ne fait que déplacer le problème. Les juges continueront de limiter les détentions s’il n’existe aucune cellule disponible. Les médecins continueront de retourner rapidement leurs patients dans la collectivité s’il n’existe aucun lit. Les policiers continueront d’intervenir auprès des mêmes personnes si aucun établissement ne peut les prendre durablement en charge.

La recarcéralisation doit donc être un projet institutionnel avant d’être une posture rhétorique.

Une doctrine ciblée, et non l’incarcération indistincte

Proposer une recarcéralisation ne signifie pas demander l’emprisonnement systématique de tous les contrevenants.

Les peines communautaires peuvent demeurer appropriées pour de nombreuses infractions non violentes. La réhabilitation doit continuer d’être offerte aux personnes capables d’en profiter. L’emprisonnement inutile peut désocialiser des individus qui auraient pu être remis sur le droit chemin par des sanctions plus limitées.

Mais cette prudence devrait diminuer à mesure que les infractions se répètent ou s’aggravent.

Une politique cohérente pourrait distinguer beaucoup plus clairement le contrevenant occasionnel du criminel prolifique, le toxicomane qui accepte de suivre un traitement de celui qui refuse continuellement toute ordonnance, et le patient capable de vivre librement avec un suivi de celui dont la désorganisation rend cette autonomie fictive.

La sévérité devrait être progressive, mais véritable. Une chance qui peut être répétée indéfiniment sans conséquence n’est plus une chance : elle devient une permission.

La recarcéralisation devrait donc viser prioritairement les criminels violents, les multirécidivistes, les membres actifs du crime organisé, les individus qui violent systématiquement leurs conditions et ceux dont le comportement démontre un danger persistant.

Dans le domaine psychiatrique, elle devrait concerner les cas graves, évalués individuellement, et non l’ensemble des personnes atteintes d’un trouble mental. L’immense majorité de celles-ci ne sont pas dangereuses et peuvent vivre dans la collectivité. C’est précisément en réservant l’internement aux situations les plus sérieuses que l’on peut empêcher la maladie mentale d’être confondue avec la criminalité.

Réconcilier la compassion et l’autorité

Les adversaires d’un retour de la contrainte opposeront inévitablement la compassion à la punition. Cette opposition est pourtant trompeuse.

Il n’est pas compatissant de remettre continuellement en liberté un criminel qui accumule les victimes. Il n’est pas compatissant de laisser une personne profondément psychotique vivre dans un état de désorganisation extrême parce qu’elle prononce les mots nécessaires pour refuser un traitement. Il n’est pas compatissant de condamner les familles, les commerçants, les policiers et les résidents d’un quartier à gérer seuls des situations que les institutions publiques ont décidé de ne plus prendre en charge.

La compassion ne doit pas être réservée à celui qui commet le crime, refuse le traitement ou trouble l’ordre public. Elle doit aussi s’étendre aux victimes, aux proches épuisés et aux citoyens qui ont le droit de circuler dans des espaces sûrs.

La véritable question n’oppose donc pas l’humanité à la fermeté. Elle consiste à déterminer quelle forme de fermeté peut prévenir davantage de souffrance.

Une peine de prison peut être juste sans être cruelle. Un traitement obligatoire peut être contraignant tout en demeurant médicalement nécessaire. Une société peut protéger les droits individuels sans renoncer à toute autorité.

Une doctrine à construire

La recarcéralisation occidentale n’est pas encore une réalité. Les mesures prises au Canada, aux États-Unis ou en Grande-Bretagne n’en sont que les premiers balbutiements, souvent limités par des prisons pleines, des hôpitaux inexistants et des gouvernements qui cherchent encore à concilier un discours de fermeté avec le maintien presque intact des anciennes pratiques.

Le problème ne pourra pourtant pas être réglé par quelques ajustements techniques aux règles de cautionnement. Si l’Occident veut reprendre le contrôle de ses villes et restaurer la confiance envers ses institutions, il devra reconstruire une capacité de contrainte qu’il a méthodiquement démantelée.

Cela signifie construire davantage de prisons, conserver plus longtemps les criminels violents et multirécidivistes en détention, faire respecter réellement les conditions de remise en liberté et cesser de traiter chaque nouvelle récidive comme si elle était indépendante des précédentes.

Cela signifie aussi rouvrir des établissements psychiatriques sécurisés, élargir prudemment les critères d’internement et accepter qu’un traitement imposé puisse parfois être plus humain que l’abandon d’une personne gravement malade dans la rue.

Cette doctrine ne commande pas d’emprisonner indistinctement les pauvres, les toxicomanes, les itinérants et les malades mentaux. Elle exige précisément de rétablir les distinctions que l’effondrement des institutions a brouillées : le criminel doit être détenu dans une prison; le malade dangereux doit être traité dans un hôpital; la personne simplement démunie doit recevoir de l’aide sans être privée de liberté.

La liberté individuelle demeure un principe fondamental, mais elle ne peut pas devenir un dogme exigeant que la société tolère indéfiniment la violence, la récidive et la désorganisation extrême. Elle implique des responsabilités et trouve sa limite lorsque l’individu représente durablement un danger pour les autres.

Pendant un demi-siècle, l’Occident s’est surtout demandé comment faire sortir les gens des institutions. Il doit maintenant retrouver le courage de poser la question inverse : qui ne devrait pas être laissé dans la collectivité?

La « recarcéralisation occidentale » constitue une réponse à cette question. Non pas un retour aveugle aux abus du passé, mais la reconstruction rigoureusement encadrée de ce que l’État n’aurait jamais dû abandonner : sa capacité de séparer de la société ceux qui la menacent, et de prendre réellement en charge ceux qui ne peuvent plus vivre librement sans danger.

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