Réservoirs d’Hydro-Québec au plus bas: derrière le discours rassurant, une fragilité structurelle qui s’installe

La question des réserves hydrauliques d’Hydro-Québec revient avec une insistance croissante dans l’actualité. Et pour cause : après des années de surplus présentés comme quasi permanents, les données récentes montrent un tout autre portrait. Invitée à l’émission La commission, sur les ondes du 98,5, l’actualité énergétique a été disséquée à la lumière d’un constat troublant : les réservoirs n’ont jamais été aussi bas depuis 2005.

Des niveaux historiquement faibles confirmés par Le Devoir

C’est un article du Devoir qui a servi de déclencheur à la discussion. Le quotidien y rapporte que les niveaux d’eau emmagasinés dans les grands réservoirs d’Hydro-Québec sont exceptionnellement bas, un phénomène que l’on n’avait pas observé depuis près de vingt ans. Une réalité qui tranche avec le discours institutionnel, longtemps axé sur l’abondance et la sécurité énergétique.

Pour analyser la situation, l’émission animée par Nathalie Normandeau et Luc Ferrandez recevait Pierre-Olivier Pineau, professeur à HEC Montréal et spécialiste reconnu des politiques énergétiques.

Trois années de sécheresse hydrique : la fin d’une illusion

Pierre-Olivier Pineau a confirmé que la situation actuelle est bel et bien préoccupante. Selon lui, le Québec — et plus précisément les bassins versants qui alimentent les grands complexes hydroélectriques — connaît trois années consécutives de faibles apports hydriques. Ce n’est pas tant une crise ponctuelle qu’un changement de dynamique.

Il rappelle un élément souvent occulté dans le débat public : les surplus massifs observés entre 2010 et 2020 étaient largement attribuables à une abondance exceptionnelle d’eau, et non à une supériorité structurelle du modèle énergétique québécois. Cette manne hydrique avait permis à Hydro-Québec de multiplier les ventes, de relativiser l’importance de l’efficacité énergétique et de repousser certaines décisions structurantes.

Or, comme le résume Pineau, « mère Nature a fermé un peu les robinets ». La conséquence est directe : la marge de manœuvre se rétrécit, et les décisions autrefois faciles deviennent coûteuses.

Importer, interrompre, rationner : des solutions… à quel prix ?

Interpellé par Luc Ferrandez sur les moyens concrets dont dispose Hydro-Québec pour faire face à cette situation, Pierre-Olivier Pineau a rappelé que la société d’État n’est pas démunie. Elle peut recourir à l’énergie interruptible, augmenter ses importations ou ajuster l’exploitation de ses réservoirs.

Toutefois, ces solutions ont un coût. Si certaines importations nocturnes — notamment en provenance de l’Ontario ou de New York — peuvent se faire à bon prix, elles demeurent un symptôme clair d’une dépendance accrue à l’extérieur. De plus, l’énergie importée ne génère pas les mêmes retombées économiques que la production locale, et elle réduit mécaniquement la rentabilité d’Hydro-Québec.

À cela s’ajoute le contexte des nouveaux contrats d’exportation vers les États-Unis, notamment avec l’État de New York et le Massachusetts, qui commencent à entrer en vigueur. Produire moins tout en s’engageant davantage à l’exportation accentue une tension déjà palpable.

La neige au sud n’est pas l’eau du nord

Un autre point crucial soulevé lors de l’échange concerne une confusion fréquente dans l’opinion publique. Les hivers neigeux dans le sud du Québec — Montréal, l’Abitibi ou l’Estrie — ne sont pas représentatifs des apports hydriques dans les bassins nordiques qui alimentent la Baie-James et les grands réservoirs.

Comme l’a rappelé Pineau, il est tout à fait possible d’avoir un hiver perçu comme « abondant » par les citoyens tout en faisant face, au nord, à un déficit hydrique marqué. Cette dissociation géographique alimente un faux sentiment de sécurité, souvent entretenu par le discours officiel.

Hydro-Québec, une vache à lait sous pression

Dans les échanges entre les animateurs, un constat s’impose : Hydro-Québec demeure la vache à lait de l’État québécois, générant chaque année des milliards de dollars en dividendes. Cette réalité explique en partie le ton constamment rassurant adopté par la société d’État. Reconnaître publiquement une fragilité structurelle reviendrait à admettre un risque économique et politique majeur.

Or, comme le souligne implicitement cette discussion, la transition énergétique québécoise repose sur une hypothèse fragile : celle d’une hydroélectricité toujours abondante. Les trois dernières années démontrent que cette hypothèse mérite d’être sérieusement réévaluée.

Une question que Québec ne peut plus éviter

Sans sombrer dans l’alarmisme, l’intervention de Pierre-Olivier Pineau à La commission met en lumière une réalité que nous documentons depuis longtemps : le modèle énergétique québécois, fondé presque exclusivement sur l’hydroélectricité, manque de redondance et de résilience.

Les cycles climatiques, l’électrification accélérée, les engagements d’exportation et la fin des surplus faciles convergent vers une même conclusion : le Québec entre dans une ère de précarité énergétique relative, où chaque hiver, chaque printemps et chaque bassin versant compteront.

La question n’est plus de savoir si Hydro-Québec saura « passer au travers » cette année. Elle est de savoir combien de temps encore le Québec peut se permettre de confondre abondance passée et sécurité future.

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