D’après un article d’Ines Eisele publié sur DW le 9 juillet 2025
La Russie a lancé un programme de visa inhabituel qui fait parler de lui dans le monde occidental : le « visa des valeurs partagées », surnommé par certains le « visa anti-woke ». Ce programme vise à attirer des citoyens de pays occidentaux qui se sentent en décalage avec les évolutions sociétales de leur pays d’origine, notamment sur les questions LGBTQ+, le multiculturalisme, la religion ou encore le féminisme.
Ines Eisele explique que ce visa a été introduit par décret présidentiel en août 2024 par Vladimir Poutine. Il a pour but de fournir « un soutien humanitaire aux personnes partageant les valeurs spirituelles et morales traditionnelles russes ». Ouvert aux citoyens de l’Union européenne, des États-Unis, du Canada, de l’Australie, du Japon et d’autres pays « libéraux », le visa est délivré pour une durée initiale de trois ans, renouvelable. Les candidats n’ont pas besoin de maîtriser la langue russe, ni de connaître la culture ou le droit local, mais doivent déclarer leur désaccord avec les politiques de leur pays d’origine.
Parmi les nouveaux résidents figure Russell, un Australien dont la chaîne YouTube Traveling with Russell (185 000 abonnés) montre les étapes de sa demande de visa et son installation à Moscou. Dans sa vidéo la plus vue sur le sujet, il déclare : « J’ai maintenant trois ans pour vivre ici, trouver un emploi et m’installer en Russie ». Il n’est pas le seul à partager cette expérience : de nombreux comptes sur les réseaux sociaux documentent l’installation de familles occidentales en Russie.
Ines Eisele rapporte que ces vidéos sont souvent relayées, voire soutenues par les médias d’État russes comme RT (Russia Today). Selon une enquête du média Important Stories, RT aurait financé plusieurs contenus de créateurs occidentaux faisant l’éloge de la Russie tout en critiquant les sociétés libérales dont ils sont issus. Le site russianresidency.org, qui aide les intéressés à déposer leur demande, vante aussi les « avantages » du pays : faible fiscalité, soins de santé gratuits, coût de la vie bas, éducation gratuite.
L’exemple le plus emblématique est sans doute celui de la famille canadienne Feenstra, venue s’installer dans la campagne russe avec huit enfants. Le père, Arend Feenstra, tient la chaîne YouTube Countryside Acres où il explique que « la Russie est l’un des rares pays encore sûrs pour les familles chrétiennes traditionnelles ». Il affirme aussi que leur qualité de vie s’est améliorée depuis leur départ du Canada.
Katharina Bluhm, directrice de l’Institut d’études de l’Europe de l’Est à la Freie Universität de Berlin, estime que ce visa est avant tout un outil symbolique dans l’arsenal idéologique russe. Elle souligne que « la Russie utilise ces récits d’immigrants occidentaux pour montrer à sa propre population que des étrangers viennent chercher en Russie ce que leur propre pays a abandonné ». Mais elle reconnaît aussi une dimension plus pragmatique : la démographie russe est en déclin depuis plusieurs années, aggravée par les pertes humaines liées à la guerre en Ukraine et l’exode de jeunes Russes.
D’après les données du ministère russe de l’Intérieur, 1 156 personnes avaient demandé ce visa au bout de neuf mois, dont 224 venant d’Allemagne. Ce chiffre reste modeste, mais il permet à la Russie de se positionner comme alternative civilisationnelle à l’Occident, tout en insufflant un nouveau souffle à sa population vieillissante.
Finalement, selon Ines Eisele, le « visa des valeurs partagées » est autant un instrument démographique qu’un levier de propagande. Il s’inscrit dans une stratégie plus large du Kremlin pour redéfinir la Russie comme le bastion d’un conservatisme mondial en réponse au « déclin moral » de l’Occident.



