Samuel de Champlain déboulonné en Ontario : quand le Canada postnational efface ses propres fondateurs

Selon un reportage de Raphaël Pirro publié dans le Journal de Québec, la monumentale statue de Samuel de Champlain qui dominait depuis un siècle le parc Couchiching à Orillia, en Ontario, a finalement été retirée et placée dans un lieu d’entreposage tenu secret. La décision met un terme provisoire à une controverse qui dure depuis près d’une décennie, mais elle soulève également une question plus profonde : jusqu’où ira l’effacement des symboles historiques au nom de la décolonisation?

La statue de 16 pieds de hauteur, inaugurée en 1925, représentait Samuel de Champlain au sommet d’un imposant piédestal. Elle était accompagnée de figures autochtones huronnes-wendates, d’un missionnaire et d’un coureur des bois. Initialement retirée en 2017 pour des travaux de restauration, elle n’a jamais véritablement retrouvé sa place dans l’espace public en raison de contestations croissantes entourant sa signification.

Comme le rapporte également la journaliste Jocelyn Martin de CTV News, le monument était devenu l’objet de débats particulièrement vifs au sein de la communauté d’Orillia. Après avoir été brièvement réinstallée au printemps dernier, la statue avait été vandalisée presque immédiatement avant d’être à nouveau retirée à la suite d’un vote du conseil municipal.

Ce qui se joue à Orillia dépasse toutefois largement le sort d’une simple œuvre d’art publique.

Pour plusieurs militants décoloniaux, toute figure associée à la présence européenne en Amérique du Nord est désormais perçue à travers le prisme exclusif du colonialisme. Dans cette logique, les nuances historiques disparaissent au profit d’une lecture binaire opposant colonisateurs et colonisés. Samuel de Champlain se retrouve ainsi rangé dans la même catégorie que d’autres personnages historiques dont l’héritage est pourtant très différent.

Or, cette équivalence est difficile à soutenir historiquement.

Contrairement à Sir John A. Macdonald, le premier premier ministre du Canada moderne et principal architecte du système des pensionnats autochtones ainsi que de l’encadrement coercitif des Premières Nations dans les réserves, dont les statues sont souvent sujettes à des attaques, Champlain appartient à un tout autre contexte historique. Le fondateur de Québec a bâti ses alliances sur la coopération avec plusieurs nations autochtones, notamment les Hurons-Wendat, les Algonquins et les Innus. Les premières décennies de la Nouvelle-France reposaient largement sur ces alliances militaires, commerciales et diplomatiques.

Les historiens débattent évidemment des conséquences à long terme de la colonisation française, mais présenter Champlain comme une figure comparable aux architectes des politiques d’assimilation du XIXe et du XXe siècle relève davantage du militantisme que de l’histoire.

Il est d’ailleurs révélateur que le groupe de travail mis sur pied après le retrait initial du monument soit arrivé à une conclusion beaucoup plus nuancée. Comme le rapportait CTV News en mai dernier, environ 70 % des participants à une consultation publique souhaitaient le retour de la statue, accompagné d’une contextualisation historique actualisée et d’une participation accrue des communautés autochtones à l’interprétation du site.

Autrement dit, une majorité de citoyens semblait favorable à une approche de réconciliation de la mémoire plutôt qu’à sa suppression.

Cette voie médiane n’a toutefois pas survécu à la radicalisation du débat.

Dans un texte publié par Without Diminishment, Geoff Russ soutient que l’affaire Champlain s’inscrit dans une tendance plus large visant l’effacement progressif des symboles historiques associés à l’ancien Canada. Qu’on partage ou non cette interprétation, force est de constater qu’Orillia n’est pas un cas isolé. Depuis plusieurs années, statues, monuments, plaques commémoratives et noms de lieux font l’objet de campagnes de contestation à travers le pays.

Le paradoxe est particulièrement frappant dans le cas de Champlain.

Car s’il existe une figure historique susceptible d’incarner une rencontre relativement pacifique entre Européens et Autochtones durant les débuts de la présence française en Amérique, c’est précisément celle du fondateur de Québec. Le choix de le transformer en symbole de l’oppression coloniale illustre à quel point certaines mouvances idéologiques contemporaines ne cherchent plus à comprendre l’histoire, mais à la simplifier jusqu’à la caricature.

Pour les Québécois, l’enjeu est encore plus sensible.

Samuel de Champlain n’est pas seulement un explorateur ou un personnage historique parmi d’autres. Il est le fondateur de Québec, le père de la présence française permanente en Amérique du Nord et l’une des figures centrales de l’histoire nationale québécoise. Son héritage appartient autant au Québec qu’à l’ensemble du Canada.

Voir sa mémoire reléguée dans un entrepôt anonyme en Ontario constitue donc bien davantage qu’une querelle municipale. C’est un symbole supplémentaire du malaise identitaire qui traverse le Canada contemporain.

Depuis plusieurs décennies, le pays se définit de plus en plus comme un État « postnational », selon la célèbre expression employée par Justin Trudeau. Dans cette vision, les récits fondateurs traditionnels sont souvent perçus comme des obstacles à déconstruire plutôt que comme un héritage à transmettre.

Or, une nation qui cesse de raconter son histoire finit inévitablement par perdre la mémoire de ceux qui l’ont construite.

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