Santé Québec accusée de masquer la crise des chirurgies cardiaques

Alors que le gouvernement québécois affirme vouloir améliorer la transparence du système de santé, une controverse majeure vient jeter un doute sérieux sur la fiabilité des données publiques. Une enquête du Montreal Gazette, signée par le journaliste Aaron Derfel, révèle que les statistiques officielles sur les chirurgies cardiaques diffusées par Santé Québec pourraient être profondément trompeuses — au point où certains spécialistes parlent ouvertement de « gaslighting » institutionnel.

Une chute spectaculaire… mais trompeuse

Selon les données affichées sur le tableau de bord public de Santé Québec, le nombre de patients en attente d’une chirurgie cardiaque serait passé de 1 325 en août dernier — dont 850 au-delà des délais médicalement acceptables — à seulement 550 en février.

À première vue, il s’agirait d’une amélioration spectaculaire.

Or, comme le rapporte Aaron Derfel dans The Gazette, cette baisse repose sur des données incomplètes : l’Institut de cardiologie de Montréal (ICM), un acteur central du réseau, ne transmet tout simplement plus ses statistiques. Autrement dit, une partie significative des patients a disparu des chiffres — sans avoir disparu des listes d’attente.

Le résultat est un tableau artificiellement optimiste, qui ne reflète en rien la réalité clinique.

« La crise s’est aggravée »

Plusieurs spécialistes dénoncent une situation non seulement trompeuse, mais dangereuse.

Le Dr Louis Perrault, président de l’Association des chirurgiens cardio-vasculaires et thoraciques du Québec, est catégorique dans les propos rapportés par The Gazette : « la crise s’est aggravée ».

Il rappelle que les délais étaient déjà critiques auparavant, et qu’il est incompréhensible que des centres entiers puissent cesser d’alimenter les bases de données sans réaction immédiate des autorités.

Dans le même article, le Dr Bernard Cantin, président de l’Association des cardiologues du Québec, va encore plus loin :

« Si vous ne voulez pas faire face au problème, il suffit de l’ignorer. »

Une accusation lourde, qui suggère que l’absence de données ne serait pas seulement un problème technique, mais aussi une manière d’éviter de rendre des comptes.

Un outil censé incarner la transparence

Le tableau de bord en question avait pourtant été conçu comme un outil de transparence.

Mis en place sous l’ancien ministre de la Santé Christian Dubé, ce système devait permettre un suivi précis — idéalement en temps réel — des listes d’attente à travers la province.

Mais depuis que Santé Québec a pris le contrôle de cet outil en février, plusieurs observateurs estiment que la transparence a reculé. L’organisme, dirigé par Geneviève Biron, fait déjà face à des critiques sur sa gestion et sa communication.

Le contraste est frappant : un outil conçu pour éclairer le public semble désormais contribuer à l’aveugler.

Une explication technique… peu convaincante

Interrogée par The Gazette, Santé Québec évoque un problème de transition entre systèmes informatiques — du SGAS vers SIMASS (Opéra) — pour expliquer l’absence de données de l’ICM.

Selon la porte-parole Geneviève Bettez, les chiffres seront éventuellement réintégrés rétroactivement une fois les ajustements complétés.

Mais pour les cliniciens sur le terrain, cette explication ne suffit pas.

Le Dr Perrault insiste : il devrait être obligatoire pour tous les établissements de fournir des données complètes, à jour et centralisées. Il cite même les exemples du Nouveau-Brunswick et de l’Ontario, où les listes d’attente sont mises à jour en continu.

Des patients en danger réel

Au-delà de la controverse statistique, la réalité est brutale.

Toujours selon les informations rapportées par Aaron Derfel, cinq patients sont décédés subitement l’an dernier alors qu’ils attendaient une chirurgie cardiaque à l’ICM.

La cause principale évoquée : une pénurie critique de perfusionnistes, ces professionnels indispensables au fonctionnement des machines cœur-poumon lors des opérations.

Le paradoxe est frappant :
le Québec dispose des chirurgiens, des salles d’opération et des équipements — mais manque du personnel clé pour faire fonctionner le système.

Pendant ce temps, des patients meurent en attente de soins.

Un système devenu opaque

Le constat final dressé par les spécialistes est inquiétant.

Non seulement les délais persistent — voire empirent — mais le système est désormais incapable de mesurer correctement l’ampleur du problème.

Comme le résume le Dr Perrault dans les propos rapportés par The Gazette :

« Nous sommes aveugles quant à l’ampleur de la crise. »

À cela s’ajoute un silence institutionnel dénoncé par plusieurs intervenants :
les médecins affirment ne pas savoir qui prend les décisions, ni comment les priorités sont établies.

Une crise de confiance

Au-delà des chiffres, cette affaire soulève une question fondamentale :
peut-on encore se fier aux données publiques du système de santé québécois?

Si les indicateurs s’améliorent uniquement parce que certaines données disparaissent, la transparence devient une illusion — et la gestion, une mise en scène.

Dans un contexte où les ressources sont limitées et les besoins criants, la qualité de l’information n’est pas un détail technique : c’est une condition essentielle à la survie des patients.

Et c’est précisément cette condition qui semble aujourd’hui vaciller.

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