S’il vient de France, pourquoi le postmodernisme a surtout dégénéré dans le monde anglo-saxon?

Dans le monde anglo-saxon, une idée semble aujourd’hui faire largement consensus : le wokisme serait fondamentalement un produit français. Les noms de Michel Foucault, Jacques Derrida, Pierre Bourdieu ou Gilles Deleuze reviennent constamment lorsqu’il est question des origines intellectuelles de la déconstruction, du relativisme ou des théories critiques modernes. Dans cette perspective, le wokisme apparaîtrait comme l’ultime rejeton de la tradition intellectuelle française post-1968 : une sorte de conclusion logique de 1789, du rationalisme critique poussé jusqu’à l’autodestruction.

Un récent texte d’opinion de Brivael Le Pogam dans le National Post s’inscrit précisément dans cette lecture. L’auteur va jusqu’à présenter les penseurs français comme les pères directs d’un nihilisme contemporain ayant paralysé l’Occident. Sa thèse n’est pas absurde. Il serait ridicule de nier l’influence immense des philosophes français sur les campus américains à partir des années 1970-1980. Oui, la «French Theory» a profondément marqué les sciences humaines occidentales.

Mais il manque à cette lecture un élément fondamental : du point de vue d’une grande partie de la francophonie — et particulièrement du Québec — le wokisme est perçu comme un phénomène essentiellement anglo-saxon.

Pour beaucoup de Québécois, les concepts de postnationalisme, de déconstruction identitaire, de multiculturalisme radical ou de dissolution des appartenances historiques ne sont pas associés à Paris, mais à l’université de Californie à Berkeley, aux campus américains, aux bureaucraties canadiennes et surtout au trudeauisme canadien. Ici, ces idées sont souvent vues comme des instruments d’un hyperlibéralisme anglo-saxon cherchant à dissoudre les peuples historiques dans un grand marché mondialisé et interchangeable.

Et c’est là qu’apparaît le véritable paradoxe : si les Français ont effectivement «planté la graine», pourquoi le wokisme militant a-t-il surtout explosé dans le monde anglo-saxon à partir des années 2010? Pourquoi la France elle-même, malgré ses propres dérives idéologiques, est-elle demeurée beaucoup plus résistante à cette mutation radicale?

La réponse tient probablement moins aux théories elles-mêmes qu’au rapport culturel profondément différent qu’entretiennent les sociétés francophones et anglo-saxonnes avec l’intellect.

En France — et dans une certaine mesure dans toute la culture intellectuelle francophone — la déconstruction a longtemps été comprise avant tout comme une méthode analytique. Le fait qu’une norme sociale soit «construite» n’impliquait pas automatiquement qu’elle soit illégitime, oppressive ou qu’elle doive être détruite. Il s’agissait surtout d’un outil de compréhension : une manière d’examiner les structures symboliques, les rapports de pouvoir, les représentations sociales ou les cadres culturels.

Autrement dit, dans la tradition intellectuelle française, la déconstruction relevait souvent davantage de l’exercice de pensée que du programme politique.

Or, cette nuance est essentielle.

Car dans la culture française, les débats théoriques de très haut niveau sont traditionnellement confinés à des milieux intellectuels relativement élitistes. Les grandes abstractions philosophiques y sont perçues comme précisément cela : des abstractions philosophiques. Même lorsqu’elles influencent la culture générale, elles demeurent largement séparées du fonctionnement quotidien de la société.

Le grand public français peut connaître Michel Foucault ou Jacques Derrida, mais cela ne signifie pas qu’il transforme spontanément leurs concepts en religion civique militante.

C’est d’ailleurs une réalité souvent mal comprise dans le monde anglo-saxon : «Paris n’est pas la France». Les milieux universitaires parisiens, particulièrement après Mai 68, représentaient une sphère extrêmement spécifique, souvent très éloignée du vieux fond républicain français, jacobin, universaliste et profondément attaché à certaines formes d’assimilation culturelle.

En pratique, la France profonde est longtemps demeurée beaucoup plus traditionnelle, enracinée et résistante aux excès postmodernes que plusieurs sociétés anglo-saxonnes.

Le véritable basculement semble plutôt s’être produit lorsque ces théories ont traversé l’Atlantique.

Dans les universités américaines — Yale University, Columbia University, University of California à Berkeley — les concepts français ont rencontré un terreau culturel complètement différent : le puritanisme moral américain, l’obsession raciale propre à l’histoire américaine, la culture thérapeutique, le militantisme universitaire et surtout une conception beaucoup plus utilitariste du savoir.

C’est probablement ici que réside la différence fondamentale.

Dans la tradition intellectuelle française, l’intellectuel demeure souvent une figure presque aristocratique : quelqu’un qui peut se permettre de «pelleter des nuages», de produire des constructions théoriques extrêmement abstraites sans nécessairement chercher à les transformer immédiatement en mécanismes administratifs ou en politiques publiques.

Le monde universitaire anglo-saxon fonctionne différemment. Il entretient historiquement un rapport beaucoup plus pragmatique, opérationnel et utilitaire à la connaissance. Les universités y sont perçues comme des moteurs de transformation sociale, économique et institutionnelle.

Ainsi, lorsque les concepts de déconstruction y ont été adoptés, ils ont progressivement cessé d’être de simples exercices critiques pour devenir des outils d’ingénierie sociale.

La logique implicite devient alors : si les normes sont construites, il faut les déconstruire. Si les identités sont construites, elles doivent être redéfinies. Si les structures sociales sont des rapports de domination, les institutions doivent être reprogrammées.

Autrement dit, le problème n’est pas uniquement la théorie française ; c’est surtout son opérationnalisation anglo-saxonne.

Les concepts de Michel Foucault ou de Jacques Derrida ont été transformés en système administratif, en culture RH, en bureaucratie universitaire, en militantisme corporatif et en idéologie institutionnelle. Le wokisme contemporain n’est pas simplement du postmodernisme français : c’est du postmodernisme anglo-américain industrialisé.

C’est aussi pourquoi le phénomène apparaît souvent si étranger à de nombreux francophones, particulièrement au Québec.

Ici, le multiculturalisme radical, le postnationalisme et la dissolution des identités historiques ne sont pas vécus comme une continuation naturelle de la culture française, mais comme une pression idéologique provenant du Canada anglais et des institutions nord-américaines. Pour beaucoup de Québécois, le wokisme s’inscrit dans la continuité d’un vieux projet anglo-saxon visant à neutraliser les particularismes nationaux au profit d’un mondialisme marchand et administratif.

Cela ne signifie évidemment pas que les penseurs français soient innocents. Michel Foucault, Jacques Derrida ou Gilles Deleuze portent bel et bien une responsabilité historique. Ils ont ouvert des portes intellectuelles qui ont profondément transformé l’Occident.

Mais il faut aussi reconnaître les limites de cette responsabilité.

Car pendant longtemps, ces théories sont demeurées en France ce qu’elles étaient essentiellement à l’origine : des réflexions intellectuelles sophistiquées, souvent provocatrices, parfois brillantes, parfois absurdes, mais confinées aux sphères universitaires.

Le wokisme actuel est autre chose.

C’est une mutation née lorsque ces concepts ont été absorbés par les structures académiques, bureaucratiques et économiques du monde anglo-saxon — puis transformés en instruments normatifs destinés à remodeler activement la société.

Les Français ont peut-être planté la graine.

Mais ce sont surtout les universités anglo-saxonnes qui ont construit tout le système d’irrigation.

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