Sous-estime-t-on Éric Duhaime?

Depuis quelques semaines, un phénomène me frappe. Souvent en privé — et parfois presque comme s’ils m’avouaient quelque chose de honteux — des gens qui se réclament carrément de la gauche me disent qu’ils songent à voter pour Éric Duhaime.

Pas nécessairement parce qu’ils seraient soudainement devenus conservateurs. Pas davantage parce qu’ils adhèrent à l’ensemble du programme du Parti conservateur du Québec.

Le raisonnement qui revient est beaucoup plus simple : parmi les chefs actuels, Duhaime leur apparaît comme celui qui semble le plus déterminé à s’attaquer à des problèmes très concrets et, surtout, à « brasser la cage ».

Après des années de gouvernements successifs qui administrent davantage qu’ils ne gouvernent, avec leur langage de gestionnaires, leurs consultations, leurs comités, leurs stratégies et leurs demi-mesures, cette volonté de rupture semble manifestement rejoindre un électorat plus large que la seule droite traditionnelle.

Lorsque ces gens me disent cela, je leur pose souvent la même question : pourquoi pas le Parti québécois?

La réponse aussi revient régulièrement.

Ils apprécient Paul St-Pierre Plamondon. Certains l’apprécient même beaucoup. Mais ils ne le sentent pas encore entièrement prêt à assumer la fonction de premier ministre.

Ce ne sont évidemment que des conversations privées et elles ne constituent certainement pas un sondage scientifique. Mais plus la campagne avance, plus je me demande si elles ne témoignent pas d’un phénomène que les observateurs politiques sous-estiment.

Parce qu’à regarder les chiffres actuels, cette élection pourrait devenir l’une des plus imprévisibles depuis longtemps.

Une élection complètement ouverte

Le sondage Léger-Le Journal-TVA publié ce mardi place toujours le Parti québécois en tête avec 29 % des intentions de vote.

Mais derrière lui, la mêlée est presque totale. La CAQ est remontée à 24 %, les libéraux recueillent 22 %, les conservateurs 15 % et Québec solidaire 10 %.

Et surtout, 42 % des électeurs qui ont exprimé un choix disent qu’ils pourraient encore changer d’idée.

Nous sommes donc très loin d’une campagne dont l’issue serait déterminée.

Il y a encore quelques mois, on pouvait facilement imaginer une victoire relativement confortable du Parti québécois. Aujourd’hui, avec cinq partis qui se partagent presque entièrement l’électorat et plusieurs luttes régionales à trois partis, quelques points peuvent complètement transformer la carte électorale.

Le Québec pourrait découvrir le soir du scrutin que les résultats nationaux ne racontent qu’une partie de l’histoire.

Et c’est précisément ce qui rend le Parti conservateur beaucoup plus intéressant qu’un simple « parti à 15 % ».

Car dans la région de Québec, le dernier Léger place maintenant Éric Duhaime au premier rang avec 30 %, devant la CAQ à 26 % et le PQ à 24 %.

Ce n’est plus une curiosité politique. C’est une véritable lutte pour des sièges.

La CAQ : le parti beige devient le parti rassurant

Il faut reconnaître à la CAQ une chose : sa mort politique avait probablement été annoncée un peu trop rapidement.

À la fin du règne de François Legault, le parti semblait pratiquement condamné. L’usure du pouvoir était immense, les sondages catastrophiques et les Québécois donnaient toutes les apparences de vouloir tourner la page.

L’arrivée de Christine Fréchette n’a d’abord rien eu de particulièrement électrisant. Elle a d’ailleurs assumé très largement une posture de continuité.

Même les slogans caquistes semblent incapables de s’extirper de cette extraordinaire grisaille administrative. Après « Continuons », voici maintenant « Avançons ».

Quelle audace… Quelle créativité… 

La CAQ demeure probablement le parti le plus beige de la politique québécoise. Mais cette faiblesse pourrait paradoxalement devenir une force dans le contexte actuel.

Parce que malheureusement, en période d’incertitude, le beige rassure.

La guerre commerciale avec les États-Unis, les tarifs américains et la confrontation avec Donald Trump ont soudainement redonné une fonction politique à la CAQ : celle du gouvernement expérimenté qui tient la barre pendant la tempête.

Et cela fonctionne particulièrement auprès des électeurs plus âgés.

Dans le sondage Léger précédent, la CAQ recueillait 35 % chez les 55 ans et plus, contre seulement 10 % chez les 18 à 34 ans et 13 % chez les 35 à 54 ans.

Voilà probablement le véritable socle de Christine Fréchette : moins l’enthousiasme que la recherche de stabilité.

La stratégie a déjà permis à la CAQ de revenir dans la course. Entre le début et la fin août, elle est passée d’environ 20 % à 24 % dans les Léger successifs.

L’effet tarifaire semble maintenant s’essouffler, selon Jean-Marc Léger, mais il a démontré quelque chose d’important : la CAQ possède encore la capacité de récupérer rapidement des électeurs lorsqu’un événement extérieur ramène la campagne sur le terrain de l’expérience gouvernementale.

Le PQ pourrait-il subir le syndrome Poilievre?

C’est ici que le Parti québécois devrait commencer à être nerveux. Parce que nous avons vu pratiquement le même film au fédéral il y a à peine un an et demi.

Pendant des mois, Pierre Poilievre semblait se diriger vers une victoire écrasante. Le gouvernement libéral était profondément impopulaire. Justin Trudeau était devenu un boulet. Les conservateurs dominaient spectaculairement les sondages et toute la discussion politique portait moins sur la possibilité d’une victoire de Poilievre que sur l’ampleur de sa future majorité.

Puis le paysage a changé presque instantanément. Justin Trudeau est parti. Mark Carney est arrivé. Donald Trump a déclenché une crise commerciale et multiplié les provocations envers le Canada.

L’élection qui devait constituer un référendum sur dix années de gouvernement libéral est devenue une élection sur la capacité de résister aux États-Unis.

Et Poilievre a vu disparaître une avance qui paraissait auparavant insurmontable.

Le PQ devrait méditer sérieusement cet exemple.

En décembre dernier, il atteignait encore 39 % dans les sondages. Aujourd’hui, Léger le mesure à 29 %. Il demeure premier, certes, mais le sentiment d’inévitabilité qui l’entourait a disparu.

Et comme Poilievre, PSPP pourrait découvrir qu’une élection ne porte pas nécessairement sur les enjeux qui ont permis à un parti de dominer pendant les deux années précédentes.

Une nouvelle crise avec Washington, une escalade tarifaire ou simplement quelques erreurs de campagne pourraient encore déplacer plusieurs points.

À cinq points seulement de la CAQ, le PQ ne dispose plus d’un coussin permettant beaucoup d’erreurs.

Le problème du PQ : vouloir être tout le nationalisme à la fois

Je crois pourtant que le Parti québécois évolue généralement dans la bonne direction.

PSPP a incontestablement redonné au parti une cohérence nationale qu’il avait largement perdue et il a réussi à ramener dans le débat public plusieurs questions que l’on croyait presque enterrées.

Mais le PQ souffre encore d’un problème comparable, sous une autre forme, à celui de Québec solidaire : il est tiraillé par sa propre coalition idéologique.

Le nationalisme québécois contemporain rassemble des gens allant d’une gauche très progressiste jusqu’à une droite beaucoup plus identitaire et conservatrice.

Le PQ veut conserver tout ce monde. Il tente donc régulièrement de ménager la chèvre et le chou.

Un geste vers la droite, un correctif vers la gauche. Une déclaration ferme, puis une nuance. Une rupture annoncée, suivie d’un compromis.

À force de vouloir être le véhicule politique de pratiquement toutes les nuances du nationalisme québécois, le parti risque parfois de retomber exactement dans ce que tant d’électeurs reprochent à la CAQ : les demi-mesures.

C’est là que Duhaime dispose d’un avantage considérable. On peut détester ses positions, mais on comprend généralement ce qu’il veut faire.

Les libéraux : revenus d’entre les morts

Le Parti libéral constitue l’autre grande surprise de cette élection : on le croyait pratiquement mort.

Pendant des années, il a semblé devenir progressivement un parti montréalais retranché dans quelques forteresses électorales, incapable de renouer avec le Québec francophone.

Mais on oublie parfois que le PLQ possède probablement l’un des électorats les plus fidèles de la province.

Il peut toujours compter sur une portion considérable de l’électorat anglophone et allophone montréalais, même lorsque le parti lui-même traverse une crise existentielle.

L’arrivée de Charles Milliard lui a donc permis de retrouver rapidement une certaine respectabilité dans les intentions de vote.

Mais je demeure extrêmement peu convaincu par ce que j’ai vu du personnage jusqu’ici. 

Milliard me semble constamment hésiter à prendre véritablement position lorsque les dossiers deviennent difficiles.

C’est une sorte de CAQ encore plus désincarnée : la même obsession gestionnaire, mais débarrassée d’une bonne partie du nationalisme qui permettait au moins à la CAQ de se distinguer du vieux Parti libéral.

Et les chiffres commencent déjà à exposer cette faiblesse. Depuis l’arrivée de Christine Fréchette à la tête de la CAQ, le PLQ a perdu 11 points, une partie des électeurs qui s’étaient réfugiés chez les libéraux retournant manifestement vers la CAQ.

Plus révélateur encore : chez les francophones, le dernier Léger ne donne que 10 % aux libéraux.

Un parti peut conserver beaucoup de sièges montréalais avec une telle coalition électorale. Gouverner le Québec avec elle est une autre histoire.

Québec solidaire mène maintenant les batailles d’hier

Puis il y a Québec solidaire… QS a bénéficié pendant une bonne partie de la dernière décennie d’un environnement culturel exceptionnellement favorable.

Le wokisme, la politique identitaire, le militantisme climatique, les débats sur le genre et une grande partie du vocabulaire de la gauche universitaire avaient alors envahi l’espace médiatique occidental.

Québec solidaire surfait naturellement sur cette vague, mais cette époque semble désormais se terminer. Le climat idéologique s’est déplacé.

L’immigration, le coût de la vie, la sécurité, l’énergie, la productivité, le logement et la capacité réelle de l’État occupent désormais davantage l’espace.

Et QS donne parfois l’impression extraordinaire de répondre à son recul électoral en concluant qu’il n’est simplement pas encore assez à gauche.

L’épisode Marie-Élaine Guay illustre parfaitement ce malaise : une frange militante voudrait radicaliser davantage une formation dont le principal problème est précisément qu’elle s’est déjà éloignée d’une portion considérable du grand public.

Le parti est donc coincé entre deux tendances difficilement conciliables. Pour redevenir électoralement compétitif, il devrait se recentrer. Mais une partie de sa base militante considère justement le recentrage comme une trahison.

Le bond de 7 % à 10 % enregistré cette semaine lui offre un peu d’air, mais il demeure très loin de la centralité politique dont il jouissait il y a quelques années.

Et si on sous-estimait Duhaime?

Reste donc Éric Duhaime, qui est probablement le chef dont la situation a le plus changé depuis 2022.

Lors de la dernière campagne, Duhaime traînait encore derrière lui tout le bagage politique de la pandémie.

Dans l’imaginaire d’une grande partie des médias et du public, il demeurait associé aux manifestations contre les mesures sanitaires, aux antivaccins, aux camionneurs et à tous ceux qu’on regroupait alors commodément sous l’étiquette des « coucous ».

Quatre ans plus tard, cette image colle beaucoup moins.

Et surtout, plusieurs débats sur lesquels Duhaime faisait autrefois figure d’excentrique sont devenus des enjeux politiques parfaitement conventionnels.

La taille de l’État, les déficits, l’efficacité des services publics, l’exploitation des ressources naturelles, l’immigration, les politiques identitaires, la liberté d’expression ou les coûts énergétiques ne sont plus confinés aux marges de la conversation politique.

Même des journalistes et adversaires qui ne l’aiment absolument pas lui reconnaissent désormais d’avoir soulevé tôt certains enjeux qui ont depuis rejoint le courant dominant.

Et les chiffres montrent que son électorat n’est pas seulement une poignée d’irréductibles.

Dans le Léger du 21 au 24 août, le PCQ recueillait 23 % chez les 35-54 ans, 18 % chez les 18-34 ans et 20 % chez les hommes, contre seulement 11 % chez les 55 ans et plus.

Même si les firmes pondèrent leurs résultats en fonction de l’âge et d’autres caractéristiques démographiques, il faut reconnaître que beaucoup d’élections récentes ont sous-estimé des tranches d’électorat.

Ainsi, il est encore possible qu’on néglige les choix d’un électorat plus jeune, beaucoup moins attaché aux partis traditionnels et potentiellement plus difficile à prévoir lorsqu’arrive le moment de mesurer la mobilisation réelle.

Et surtout, le résultat provincial de 15 % cache des concentrations régionales extrêmement importantes.

Dans le grand sondage régional Léger de plus de 11 000 répondants publié au déclenchement de la campagne, le PCQ était déjà à 27 % dans le Centre-du-Québec, au deuxième rang derrière le PQ, et menait largement en Chaudière-Appalaches. Dans la région de Québec, Léger décrivait carrément la lutte comme la plus intéressante de la province.

Le sondage publié aujourd’hui va encore plus loin : 30 % dans la région de Québec et la première place.

À ce niveau, on ne parle plus seulement d’espérer arracher miraculeusement un député. On parle d’un parti susceptible de devenir une véritable force régionale.

La surprise pourrait être beaucoup plus grande

Les attentes entourant le PCQ demeurent pourtant remarquablement modestes.

On parle de Bellechasse. De quelques circonscriptions autour de Québec. De la possibilité qu’Éric Duhaime fasse enfin son entrée à l’Assemblée nationale accompagné de quelques députés. Peut-être est-ce effectivement ce qui arrivera.

Mais au regard de ce que j’observe depuis le début de cette campagne — dans les débats, dans la couverture médiatique et surtout dans mes discussions avec des gens que je n’aurais jamais imaginés sympathiques aux conservateurs il y a encore quelques années — je commence sérieusement à me demander si ce scénario n’est pas trop prudent.

Le véritable atout de Duhaime n’est peut-être même plus son conservatisme, c’est son caractère perturbateur.

Dans une élection où le PQ hésite parfois entre ses différentes familles politiques, où la CAQ demande essentiellement aux Québécois de continuer à lui faire confiance, où les libéraux offrent une autre variation du gestionnaire centriste et où Québec solidaire semble prisonnier d’une époque idéologique qui s’éloigne, Duhaime est pratiquement le seul à pouvoir vendre une proposition très simple :

On essaie autre chose.

Dans un électorat satisfait, cette proposition serait probablement insuffisante, mais le Québec de 2026 n’est manifestement pas un électorat satisfait.

Et lorsqu’un système politique se fragmente à ce point, les surprises arrivent rarement là où les sondeurs regardaient quelques mois auparavant.

À 15 % au Québec mais à 30 % dans la capitale, avec quatre électeurs décidés sur dix qui admettent encore pouvoir changer leur vote, personne ne peut sérieusement prétendre savoir jusqu’où le PCQ peut aller.

Je ne prétends pas qu’Éric Duhaime deviendra premier ministre le 5 octobre.

Mais je pense que nous sommes peut-être en train de sous-estimer son résultat.

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