Il faut parfois un exemple précis, presque caricatural, pour saisir l’ampleur d’un déraillement institutionnel. Les tensions autour des universités ne datent certes pas d’hier, mais ce que plusieurs observateurs dénonçaient depuis des années — la fragilisation de la pensée critique au profit d’un militantisme devenu réflexe académique — trouve une illustration étonnamment limpide dans l’analyse qu’offre Amy Hamm dans le National Post. Dans un article au ton incisif, publié le 9 décembre 2025, Hamm signe une charge sévère contre les départements de science sociales des universités occidentales, accusés de s’être transformés en incubateurs d’idéologies hermétiques, imperméables au débat, et totalement décrochés des exigences intellectuelles qui justifiaient jadis leur existence.
Hamm prend soin, tout au long de son texte, de détailler les dérives qu’elle observe en se fondant sur des cas concrets. Elle y critique surtout la complaisance institutionnelle qui permet désormais à des productions universitaires dénuées de rigueur — voire franchement absurdes — d’être acceptées, validées et promues par des établissements qui continuent pourtant de jouir d’un prestige symbolique majeur.
Le cas emblématique du mémoire de narisa vickers
L’exemple le plus frappant mis de l’avant par Amy Hamm est celui d’un mémoire de maîtrise récemment accepté à l’Université de Toronto. Hamm rapporte que la première phrase du travail, signé par Narisa Vickers, annonce d’emblée la couleur : « J’ai aussi écrit ce texte pour moi-même, car j’avais besoin d’une explication pour mon existence. C’est devenu une manière d’expliquer pourquoi je n’existe pas encore. » Une déclaration d’intention qui, loin de poser les bases d’une démarche intellectuelle, semble plutôt plonger dans un subjectivisme nébuleux.
Le mémoire, intitulé “Female Dopers, Gender Fraudulences, and Racialized Bodies: The Misgendering of Imane Khelif”, se revendique d’un cadre théorique résolument militant : Black transgender feminist theory, decolonial queer of colour critique, et une relecture des réactions en ligne à l’affaire Khelif à travers l’histoire du colonialisme et de la transphobie.
Pour Hamm, le contraste entre cette construction théorique hypertrophiée et les faits eux-mêmes est saisissant. Elle rappelle que l’athlète algérienne Imane Khelif a échoué un test de genre imposé par l’International Boxing Association avant les Jeux de Paris 2024, mais a été autorisée par le CIO à combattre — et à mettre K.O. une adversaire en 46 secondes. S’appuyant sur les informations qui ont circulé dans la presse, Hamm rapporte que Khelif serait, selon une analyse génétique, un homme biologique doté de chromosomes XY.
Le mémoire critique pourtant comme « anti-trans » ou « colonialistes » les internautes ayant relevé cette réalité biologique. Hamm souligne que Vickers va jusqu’à prétendre que l’observation du sexe masculin de Khelif relèverait d’un « déterminisme médico-biologique soutenu par la suprématie blanche ».
Amy Hamm s’attarde ensuite au vocabulaire utilisé dans le mémoire, qu’elle juge volontairement obscur, et aux interprétations sociopolitiques qu’elle décrit comme complètement déconnectées des faits. Elle relève notamment que Vickers accuse J.K. Rowling — qui avait dénoncé l’injustice sportive — d’utiliser une « rhétorique suprémaciste blanche », bien que Vickers admette elle-même que Rowling ne formule ni insultes ni appels explicites à l’exclusion. Selon ce que rapporte Hamm, tout se jouerait donc dans des insinuations, des « codes », et des « clichés transphobes » identifiés par l’auteure de la thèse.
Pour Hamm, que l’Université de Toronto ait accordé un diplôme sur la base de ce qu’elle décrit comme « de la bouillie idéologique » constitue en soi un signal d’alarme.
L’effacement de la rigueur scientifique : l’autre exemple inquiétant
Afin de montrer que le cas Vickers n’est pas isolé, Amy Hamm cite aussi une publication d’Órla Meadhbh Murray, professeure adjointe en criminologie et sociologie à Northumbria University. Dans un article académique intitulé “Crip guts, stomas, and the violence of ‘returning to normal’”, Murray réfléchit à partir de ses maladies inflammatoires de l’intestin, mêlant « fierté de la stomie queer », colonialisme et « disruption des frontières du corps ».
Hamm souligne — toujours en créditant explicitement Murray et la revue — que le texte a été publié dans un journal appartenant à Nature Portfolio, soit l’une des maisons d’édition scientifiques les plus respectées au monde. Ce qui, pour elle, illustre à quel point même des institutions historiquement prestigieuses tolèrent désormais des productions conceptuelles qui n’ont plus rien de scientifique.
Pour citer Hamm : « Platon pleurerait — l’université est en très grande difficulté. »
La normalisation du militantisme comme substitut à la pensée
Le cœur de la critique de Hamm tient dans cette idée : les départements de sciences sociales, autrefois lieux de débat rigoureux, seraient devenus des espaces où le dogme supplante la méthode, et où l’idéologie remplace l’enquête. Elle affirme que la pensée critique n’y est plus encouragée, mais punie. Ce qu’elle résume avec une formule percutante :
« Les universités modernes sont l’endroit où la pensée critique va pour être fouettée, étranglée, empoisonnée, assommée puis brûlée. »
Hamm cite également le travail de Colin Wright et Brad Polumbo, qui, avec leur balado Citation Needed, documentent systématiquement ce qu’ils considèrent être des dérives similaires dans le monde académique, montrant que ces cas extrêmes sont devenus la norme plutôt que l’exception.
Une charge qui invite à une réévaluation du rôle des universités
En fin de texte, Amy Hamm va jusqu’à affirmer qu’il serait aujourd’hui « moins risqué d’envoyer nos enfants dans une tanière de loups » que dans un département d’arts d’une université prestigieuse. C’est une formule volontairement choquante, assumée comme telle. Mais derrière l’hyperbole se trouve une inquiétude sérieuse : celle d’institutions qui, selon elle, renonceraient progressivement à leur mission première — cultiver la pensée, la rigueur et l’examen critique.
L’ensemble de son analyse soulève une question fondamentale : comment une société peut-elle préserver une vie intellectuelle saine si les lieux censés la faire prospérer s’en détournent au profit d’un militantisme qui rejette la contradiction et nie la réalité la plus élémentaire ?
Qu’on partage ou non ses conclusions, le diagnostic de Hamm appelle un débat indispensable : celui de la fonction même de l’université dans une démocratie, et de la place qu’y occupent — ou qu’y occupent encore — la raison, la vérité et la liberté intellectuelle.



