TEST DE LA RÉALITÉ : le slogan du « pétrole décarboné » de Mark Carney n’est pas réalisable actuellement et pourrait ne jamais l’être

L’an dernier, le premier ministre Mark Carney a rencontré les premiers ministres provinciaux afin de discuter de projets de construction nationale. Il a déclaré vouloir faire du Canada une « superpuissance énergétique » grâce à des « barils de pétrole décarbonés ».

Cette déclaration a suscité toutes sortes de réactions. On a notamment avancé que :

  • Les contribuables canadiens se révolteront lorsqu’ils réaliseront qu’ils devront payer des milliards de dollars pour financer du pétrole décarboné.
  • À force de pression et de lobbying de la part de la première ministre albertaine Danielle Smith, Carney a finalement compris qu’une augmentation des revenus liés à l’énergie pourrait aider Ottawa à assainir ses finances.
  • Carney a inventé un slogan accrocheur censé plaire à tout le monde, sans réaliser qu’il s’agit d’un oxymore.
  • Contrairement au précédent gouvernement libéral, Carney a reconnu que l’augmentation des exportations énergétiques vers l’Asie constitue probablement le moyen le plus rapide de réduire la dépendance du Canada envers le marché américain et ses politiques commerciales imprévisibles.
  • Il tente de trouver un terrain d’entente entre les militants libéraux favorables à une transition énergétique rapide et la nécessité de relancer une économie canadienne au ralenti.
  • Le gouvernement libéral abandonne finalement ses politiques irréalistes de transition énergétique accélérée.
  • Carney a sacrifié sa crédibilité de chef de file climatique auprès des milieux environnementalistes.

Qu’en est-il en réalité?

Voici une analyse des chances de succès du Canada s’il tente d’offrir du pétrole « décarboné » aux marchés mondiaux.

Est-il politiquement possible de décarboner le pétrole?

Lorsque les contribuables canadiens comprendront qu’ils paient au minimum 62 % des coûts du projet de captage, d’utilisation et de stockage du carbone (CUSC) de la Pathways Alliance, évalué à 16,5 milliards de dollars, la contestation risque d’être considérable.

Certains contribuables sont prêts à consentir de modestes sacrifices financiers pour lutter contre les changements climatiques. Très peu accepteront toutefois une dépense aussi colossale pour des résultats relativement modestes.

Une opposition vigoureuse des contribuables suffira à faire échouer le rêve de Mark Carney de décarboner le pétrole.

Le « pétrole décarboné » est-il un oxymore?

Au sens littéral, oui.

Si l’on retire les atomes de carbone des molécules qui composent le pétrole brut, le résultat n’est plus du pétrole.

La séparation du carbone produit du noir de carbone et de l’hydrogène, deux produits ayant leur propre valeur commerciale. Toutefois, ce ne sont pas ces produits que recherchent les raffineries et les autres installations industrielles qui achètent du pétrole brut.

Mark Carney semble avoir créé l’expression « pétrole décarboné » afin de bâtir un appui politique à son objectif de faire du Canada une « superpuissance énergétique », tout en conservant l’appui de son caucus libéral et de divers groupes environnementalistes.

Existe-t-il un marché pour le pétrole décarboné?

L’idée d’offrir du pétrole décarboné aux marchés mondiaux n’est viable que si les acheteurs sont prêts à payer une prime pour ce produit.

À ce jour, aucun marché important de ce type n’a émergé.

La plupart des acheteurs demeurent concentrés sur les prix afin de rester compétitifs dans leurs propres marchés.

Certains producteurs mettent déjà de l’avant un pétrole dont l’intensité en émissions de gaz à effet de serre est inférieure à celle de leurs concurrents. Un concept semblable gagne également du terrain dans le marché du gaz naturel.

En 2024, environ 7,5 % de la production mondiale de gaz naturel était certifiée selon divers critères environnementaux et sociaux, principalement en Amérique du Nord. Il est possible qu’un jour le pétrole décarboné attire lui aussi des acheteurs soucieux de leur empreinte environnementale.

Le gaz naturel certifié est un gaz dont les caractéristiques environnementales et sociales — émissions de GES, utilisation de l’eau, impacts sur les communautés locales et sécurité des travailleurs — ont été vérifiées indépendamment selon des critères établis.

Est-il techniquement possible de décarboner le pétrole?

Oui.

Il est techniquement possible de réduire l’empreinte carbone du pétrole en captant le CO₂ lors de sa production et en le stockant dans le cadre de projets de captage, d’utilisation et de stockage du carbone.

Ces projets empêchent le CO₂ d’être relâché dans l’atmosphère et réduisent ainsi sa contribution au réchauffement climatique.

Le captage du carbone est une technologie bien connue et déjà utilisée à l’échelle commerciale. Environ 45 installations commerciales appliquent actuellement cette technologie dans des procédés industriels, la transformation des combustibles et la production d’électricité. En Alberta, les projets Quest de Shell et Alberta Carbon Trunk Line sont déjà en exploitation.

Des centaines d’autres projets se trouvent à différents stades de développement partout dans le monde. La plupart bénéficient d’aides gouvernementales, de subventions ou de crédits d’impôt.

Cependant, le CO₂ produit lors de l’extraction ne représente qu’environ 20 % des émissions totales associées au pétrole. Les 80 % restants proviennent principalement de la combustion des produits raffinés par les consommateurs.

Le captage du carbone ne règle donc qu’une petite partie du problème environnemental. Peut-être est-ce suffisant pour permettre à Carney de préserver sa crédibilité environnementale.

Est-il économiquement possible de décarboner le pétrole?

Pour les producteurs des sables bitumineux, le projet de captage du carbone de Pathways n’est pas viable sur le plan économique.

Plusieurs raisons expliquent cette situation.

Les projets de captage du carbone réduisent considérablement la rentabilité des producteurs.

Les entreprises des sables bitumineux sont déjà fières des réductions importantes de leurs émissions de GES et prévoient poursuivre leurs efforts.

Les producteurs sont également des preneurs de prix sur le marché mondial. Ils ne contrôlent pas le prix du pétrole qu’ils vendent. Celui-ci est largement déterminé par la demande mondiale et par les niveaux de production de l’OPEP+. Ajouter les coûts du captage du carbone augmente considérablement leurs risques financiers.

Enfin, aucune autre grande région productrice de pétrole dans le monde n’exige que les producteurs construisent et exploitent de tels projets dans leurs installations.

Le projet Pathways, présenté comme le plus important projet de captage, d’utilisation et de stockage du carbone au monde, coûterait environ 16,5 milliards de dollars.

L’industrie demande aux gouvernements de financer environ 75 % du coût total.

Pourquoi le projet Pathways reçoit-il autant d’attention?

Le gouvernement fédéral estime que les producteurs des sables bitumineux doivent aller de l’avant afin que le Canada puisse progresser vers les objectifs climatiques qu’il a acceptés dans le cadre de l’Accord de Paris de 2015.

Pour surmonter les réticences de l’industrie, Ottawa et Edmonton financent une grande partie du projet grâce à des subventions et à des allégements fiscaux.

Le gouvernement fédéral offre un crédit d’impôt couvrant 50 % des investissements.

L’Alberta a créé l’Alberta Carbon Capture Incentive Program, qui fournit une aide équivalente à 12 % des coûts.

La Pathways Alliance et les gouvernements négocient actuellement afin de déterminer qui assumera les 13 % restants.

Dans les faits, le contribuable canadien paierait au moins 62 % du projet, tandis que les producteurs des sables bitumineux assumeraient environ 25 % de la facture.

La plupart des contribuables ignorent probablement qu’ils financent à coups de milliards un projet qui ne permet de réduire qu’une partie limitée des émissions associées au pétrole.

Existe-t-il une alternative au captage et stockage du carbone?

L’utilisation du CO₂ dans le cadre de projets de récupération assistée du pétrole constitue une alternative intéressante.

Dans ce type de projet, le CO₂ injecté dans le réservoir augmente la pression souterraine et permet d’extraire davantage de pétrole.

L’augmentation de la production génère alors des revenus supplémentaires qui compensent une partie des coûts du captage du carbone.

Plus de 375 projets de récupération assistée sont actuellement en exploitation dans le monde, et plus de 40 % utilisent le CO₂.

Au Canada, le projet Weyburn-Midale, en Saskatchewan, demeure l’exemple le plus connu.

Malheureusement, le projet Pathways ne prévoit pas fournir du CO₂ à de tels projets.

Le pétrole décarboné peut-il être concurrentiel?

Décarboner le pétrole augmente les coûts d’investissement et les coûts d’exploitation.

Pour demeurer concurrentiel, au moins l’un des scénarios suivants devrait se produire :

  • L’apparition d’acheteurs asiatiques ou américains prêts à payer davantage pour du pétrole canadien décarboné;
  • Une baisse importante des coûts de construction des projets de captage du carbone;
  • Une hausse significative des prix du pétrole qui rendrait davantage de projets de récupération assistée rentables;
  • Des contribuables disposés à financer ces projets afin de lutter contre les changements climatiques.

Tant qu’aucune de ces conditions ne se matérialise, le pétrole décarboné ne sera pas concurrentiel.

Le slogan de Mark Carney sur le « pétrole décarboné » séduira peut-être certains électeurs. Toutefois, tant que ni les acheteurs ni les contribuables ne seront prêts à en assumer les coûts, ce slogan risque de disparaître rapidement.

Facebook
Twitter
LinkedIn
Reddit
Email

Les nouvelles à ne pas manquer cette semaine