Une décision récente du tribunal des droits de la personne de la Colombie-Britannique, rapportée par Jamie Sarkonak dans le National Post, fait vivement réagir : un professeur associé à Simon Fraser University n’aura même pas droit à une audience pour contester ce qu’il considère comme une discrimination fondée sur ses opinions. Motif invoqué? Ses positions critiques envers les politiques de diversité, d’équité et d’inclusion (DEI) ne constitueraient pas… une véritable croyance politique.
Derrière cette affaire, c’est une question beaucoup plus large qui se profile : qu’est-ce qu’une opinion politique légitime au Canada en 2026?
Un professeur écarté malgré un dossier solide
Le professeur en question, Josh Gordon, enseignait depuis plusieurs années à l’école de politiques publiques de Simon Fraser. Selon les faits rapportés, son parcours ne présentait rien d’anodin : évaluations positives, reconductions de contrat, augmentation salariale — autant d’indicateurs d’un rendement jugé satisfaisant, voire supérieur.
En 2021, il postule pour un poste menant à la permanence. Le contexte est alors marqué par l’onde de choc des manifestations de Black Lives Matter et par une pression croissante pour intégrer les principes de DEI au sein des institutions universitaires.
Gordon adopte une position dissidente. Il remet en question l’idée d’un racisme systémique généralisé, défend une conception égalitaire du traitement des individus, et critique ce qu’il perçoit comme une dérive idéologique. Des positions qui, dans un autre contexte, auraient pu nourrir le débat académique — mais qui, ici, semblent avoir joué contre lui.
Malgré une expérience d’enseignement supérieure à celle de la candidate retenue, il est classé dernier par une majorité de ses collègues lors du processus de sélection. Le reproche principal : son adhésion jugée insuffisante aux principes de DEI.
Une protection juridique… à géométrie variable?
C’est en contestant cette décision que l’affaire prend une tournure plus troublante.
La législation de la Colombie-Britannique protège théoriquement les individus contre la discrimination fondée sur les « croyances politiques ». Gordon soutenait donc que ses positions critiques envers la DEI entraient dans ce cadre.
Or, le tribunal — sous la plume de l’adjudicatrice Devyn Cousineau — a refusé d’entendre la cause. Motif : les opinions de Gordon manqueraient de « cohérence » et ne constitueraient pas une véritable doctrine politique structurée liée au fonctionnement de l’État ou des institutions publiques.
Autrement dit, remettre en question des concepts comme le racisme systémique, l’analyse genrée ou certaines politiques publiques ne relèverait pas du politique.
Une conclusion qui surprend, dans la mesure où ces enjeux dominent précisément le débat public contemporain.
Une définition restrictive du « politique »
La décision du tribunal repose sur une distinction implicite : toutes les opinions ne seraient pas égales sur le plan juridique.
Selon cette logique, certaines positions — notamment celles alignées avec les cadres idéologiques dominants — seraient reconnues comme politiques, tandis que d’autres, pourtant largement débattues dans l’espace public, seraient reléguées au rang d’opinions non protégées.
Le contraste est d’autant plus frappant que, comme le souligne Sarkonak, le même tribunal avait accepté d’entendre une cause impliquant une plaignante affirmant avoir subi des représailles pour son soutien à des politiques d’inclusion transgenre. Dans ce cas, la dimension politique ne faisait aucun doute.
Cette asymétrie apparente soulève une question délicate : les mécanismes de protection des droits sont-ils appliqués de manière neutre, ou tendent-ils à refléter certaines orientations idéologiques?
Universités et conformisme idéologique
Au-delà du cadre juridique, l’affaire met en lumière une transformation plus profonde du milieu universitaire.
Historiquement conçues comme des lieux de débat et de confrontation d’idées, les universités semblent de plus en plus soumises à des critères idéologiques explicites. Dans ce cas précis, l’adhésion aux principes de DEI représentait une part formelle de l’évaluation des candidats.
Il ne s’agit plus seulement de compétence ou d’excellence académique, mais d’alignement avec un cadre normatif précis.
Pour certains observateurs, cette évolution risque d’appauvrir le débat intellectuel en marginalisant les voix dissidentes. Pour d’autres, elle constitue au contraire une nécessaire mise à niveau des institutions face aux enjeux contemporains.
Une affaire symptomatique
Le cas Gordon dépasse largement le sort d’un seul professeur.
Il pose une question fondamentale pour une société libérale : jusqu’où peut-on définir ce qui constitue une opinion politique légitime? Et qui en décide?
Si certaines idées peuvent être exclues du champ du « politique », alors leur protection juridique devient incertaine. Et avec elle, la promesse même d’un pluralisme réel.
À l’heure où les débats sur la liberté d’expression, la diversité idéologique et le rôle des institutions publiques s’intensifient, cette décision du tribunal de la Colombie-Britannique pourrait bien marquer un précédent — ou, à tout le moins, un signal préoccupant pour ceux qui croient encore que le débat démocratique repose sur la confrontation des idées, et non sur leur filtrage.



