Dans un long essai publié le 23 janvier 2026 dans The Atlantic, le journaliste et essayiste Jason Burke propose un retour salutaire sur une vérité historique largement occultée : l’extrémisme islamiste moderne ne s’est pas développé en vase clos, mais dans un climat idéologique profondément imprégné des radicalismes de gauche des années 1960 et 1970. Loin d’être une anomalie surgie ex nihilo dans les années 1980, l’islamisme révolutionnaire s’inscrit dans une continuité intellectuelle, tactique et symbolique avec les mouvements gauchistes violents de la guerre froide.
Deux trajectoires idéologiques, une même grammaire révolutionnaire
Burke ouvre son texte par un parallèle saisissant. D’un côté, Patrick Arguello, militant pro-palestinien issu de la gauche radicale américaine, mort en 1970 lors d’une tentative de détournement d’avion pour le Front populaire de libération de la Palestine. De l’autre, Ayman al-Zawahiri, futur chef d’al-Qaïda, radicalisé dès l’adolescence par l’exécution du penseur islamiste Sayyid Qutb en Égypte.
À première vue, tout oppose ces univers : athéisme marxiste contre religiosité rigoriste, progressisme sociétal contre conservatisme moral. Pourtant, Burke montre que ces mouvements partageaient une même vision du monde : rejet de l’Occident, dénonciation de l’impérialisme, culte du martyr, fascination pour l’« action exemplaire » censée déclencher un soulèvement populaire. Tous considéraient la violence non comme un moyen regrettable, mais comme un raccourci historique légitime.
Des influences directes, assumées et documentées
Contrairement à une idée reçue persistante, cette convergence ne relève pas d’un simple parallélisme. Dans plusieurs cas, les influences furent directes. Burke rappelle que des militants islamistes iraniens furent formés dans les années 1970 par des instructeurs issus de la gauche révolutionnaire, notamment au Liban. Les manuels de guérilla urbaine du marxiste brésilien Carlos Marighella furent étudiés avec attention par des islamistes chiites, tout comme les écrits de Frantz Fanon.
Le vocabulaire lui-même migra. Le futur guide suprême iranien Ruhollah Khomeini parlait de « révolution » et de mostazafin (les opprimés), un terme issu, par traduction et réinterprétation, de Les Damnés de la Terre de Frantz Fanon. Certains groupes, comme les Moudjahidines du peuple iranien, tentèrent explicitement de fusionner marxisme et islam, rejetant l’athéisme tout en conservant l’analyse marxiste de l’impérialisme et du capitalisme.
Cette hybridation idéologique, insiste Burke, est aujourd’hui largement oubliée, tant l’islamisme est désormais perçu comme intrinsèquement réactionnaire. Or, à ses origines, il s’est nourri de la culture révolutionnaire globale de son époque.
Le vide politique, matrice de la radicalisation
L’un des apports centraux du texte réside dans l’analyse comparative des trajectoires divergentes de ces radicalismes. En Europe occidentale, les mouvements de gauche violente ont été progressivement marginalisés : réformes sociales, rejet populaire du terrorisme, efficacité accrue des États, et déplacement de l’engagement militant vers d’autres causes ont tari leur base.
Au Moyen-Orient, le scénario fut inverse. La répression brutale des mouvements de gauche, combinée à l’absence de réformes politiques réelles, a laissé un vide idéologique que l’islamisme a su occuper. Dès le milieu des années 1970, diplomates américains et analystes de la CIA interprétaient à tort cette évolution comme une « dépolitisation » des sociétés arabes. En réalité, une nouvelle révolution se préparait — religieuse dans son langage, mais profondément politique dans ses objectifs.
Les événements de 1979 à 1982 — révolution iranienne, prise de la Grande Mosquée de La Mecque, assassinat de Sadate, montée en puissance du Hezbollah — marquent l’aboutissement de cette mutation. Plusieurs acteurs de l’islamisme armé provenaient d’ailleurs directement de factions de gauche sécularisées, mais avec un rapport inédit à la mort de masse et au sacrifice.
Des années 1970 à aujourd’hui : un miroir inquiétant
Burke conclut en soulignant les résonances contemporaines de cette période. Accélération technologique, bouleversements médiatiques, sentiment de trahison générationnelle, prolifération des discours complotistes, polarisation idéologique : les conditions qui ont nourri les extrémismes des années 1970 ne sont pas étrangères à notre présent.
La leçon qu’il en tire est limpide et dérangeante : lorsque les demandes de transformation radicale ne trouvent aucun débouché politique crédible, la violence finit toujours par refaire surface. Les idéologies changent, les symboles évoluent, mais la mécanique demeure.
Une mise en garde qui dépasse l’islamisme
L’intérêt du texte de Jason Burke ne réside pas uniquement dans l’histoire de l’islamisme, mais dans sa capacité à rappeler une vérité plus générale : l’extrémisme prospère moins sur la foi que sur l’absence d’alternatives politiques. En ce sens, son analyse dépasse largement le Moyen-Orient et invite à réfléchir aux formes contemporaines de radicalité — religieuses, identitaires ou idéologiques — qui émergent aujourd’hui dans un monde saturé de discours, mais pauvre en médiations politiques réelles.
Un rappel historique utile, à l’heure où beaucoup préfèrent voir dans l’extrémisme un simple accident culturel plutôt qu’un symptôme profond de faillites politiques répétées.



