«Consensus scientifique» ; pourquoi nos scientifiques doivent réviser Thomas Kuhn

Depuis plusieurs années, un discours martèle qu’il faut « croire en la science », comme si la vérité scientifique se réduisait à une profession de foi. La pandémie de COVID-19 a catalysé cette tendance, consacrant le « consensus scientifique » comme parole d’autorité incontestable et toute remise en question comme un symptôme d’ignorance, voire de dangerosité sociale. Pourtant, cette conception figée et autoritaire de la science trahit l’essence même de l’entreprise scientifique.

Loin d’être un dogme, la science véritable repose sur une dynamique de doute, de remise en question et de révisions constantes. Elle n’avance que parce que des individus ont, à un moment donné, contesté les paradigmes dominants, parfois contre l’ensemble des institutions. Comme l’a démontré Thomas S. Kuhn dans La structure des révolutions scientifiques, l’histoire des sciences est rythmée par des ruptures : ce ne sont pas les vérités établies qui font progresser la connaissance, mais les anomalies, les contestations, les hérésies devenues, avec le temps, des évidences.

C’est pourquoi il est profondément erroné — voire anti-scientifique — de désigner comme irrationnels tous ceux qui remettent en question les dogmes institutionnels actuels. Ce n’est pas parce qu’un individu ou un courant critique la validité d’un paradigme dominant qu’il rejette la science ; bien au contraire, il peut le faire au nom de la rigueur scientifique. La véritable division n’est donc pas entre « croyants » et « complotistes », mais entre ceux qui défendent une science vivante, ouverte, discutable, et ceux qui la réduisent à une technocratie inflexible où le consensus fait loi.

Cette dérive s’est accentuée dans les sciences sociales, où un paradigme issu du post-modernisme et nourri par les théories critiques intersectionnelles s’est imposé comme grille de lecture unique. Toute disparité entre groupes y est interprétée comme symptôme d’une oppression systémique. Toute critique de ces postulats est disqualifiée d’office comme « violence symbolique », « discours de haine » ou « ignorance crasse de la science ». Ce n’est plus la théorie qui est mise à l’épreuve du réel, mais le réel qui est sommé de se conformer à la théorie. Ce n’est plus de la science : c’est de la dogmatique.

Ce verrouillage idéologique produit une science de moins en moins falsifiable, donc de moins en moins scientifique. Des concepts comme le « racisme systémique », la « transphobie », la « grossophobie » ou encore « l’islamophobie » ne font plus l’objet d’un débat rigoureux sur leurs fondements empiriques ou leur validité opératoire : ils sont tenus pour acquis, et tout désaccord devient preuve de leur véracité. C’est un cercle herméneutique clos. L’objectivité n’est plus un idéal méthodologique, mais une illusion coloniale. La neutralité est perçue comme une complicité silencieuse avec les structures d’oppression. La science devient un outil de militantisme.

Or, une part croissante de la population, y compris dans le monde académique, rejette désormais ces fondements idéologiques. Non pas parce qu’ils seraient incapables de comprendre la science, mais parce qu’ils identifient avec acuité l’effondrement du paradigme lui-même. Nous assistons à une forme de révolution scientifique au sens kuhnien du terme : une mise en crise du cadre théorique dominant, provoquée par son incapacité croissante à rendre compte du réel autrement qu’en recourant à l’intimidation morale ou à la censure idéologique.

Ce que certains décrivent avec condescendance comme une « montée de l’anti-intellectualisme » est en réalité une insurrection épistémologique contre une certaine science devenue arrogante, autoritaire et sourde à ses propres limites. Le savoir n’est pas en danger parce qu’il est attaqué par des ignorants, mais parce qu’il est défendu par des techniciens sans épistémologie, qui confondent leur spécialisation avec une forme d’infaillibilité.

Un scientifique qui n’a pas conscience des conditions historiques, philosophiques et méthodologiques dans lesquelles s’inscrit sa discipline n’est pas un savant, mais un opérateur. Il applique, il répète, il consolide. Mais il ne pense pas. Il ne questionne pas les fondements de sa propre pratique. Il se soumet, avec le confort du spécialiste, au paradigme dominant — même lorsque celui-ci craque de partout.

Il est temps de redonner à la science sa noblesse, en la libérant de ses usages idéologiques. Il est temps de réaffirmer que le consensus ne vaut pas vérité, que le doute est la marque de la rigueur, et que la controverse fait partie intégrante du progrès scientifique. Il est temps, surtout, de rappeler que contester une théorie dominante n’est pas la trahir, mais la soumettre à l’épreuve du réel — ce qu’aucune discipline authentiquement scientifique ne devrait jamais craindre.

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