À première vue, le repositionnement énergétique du Canada vers l’Asie relève d’un pragmatisme économique difficile à contester. Dans un monde fragmenté, marqué par la montée des tensions commerciales et géopolitiques, diversifier ses débouchés énergétiques apparaît comme une nécessité stratégique. Ce mouvement vers l’Asie ne s’est toutefois pas accompagné d’un effort comparable envers l’Europe. Bien au contraire : au moment même où les pays européens cherchaient activement à remplacer le gaz russe à la suite de l’agression de l’Ukraine, le Canada – et plus particulièrement le Québec – a choisi de se retirer de cet espace, fermant la porte à toute exportation énergétique par la façade atlantique. Ce choix a eu un coût, et le Québec en paie encore le prix à ce jour…
Dans un article publié le 21 janvier 2026 sur OilPrice.com, Alex Kimani rapporte que le Canada approfondit ses relations énergétiques avec l’Asie afin de réduire sa dépendance historique envers le marché américain. Cette réorientation est appuyée par des investissements et des infrastructures concrètes, notamment sur la côte Ouest. Elle met toutefois en lumière, en creux, l’absence de toute stratégie équivalente à l’Est du pays, là où le Québec aurait pu jouer un rôle central dans l’approvisionnement énergétique de ses alliés européens.
Le pragmatisme asiatique : remplacer le charbon par le gaz
Alex Kimani rappelle que le secteur énergétique canadien demeure excessivement exposé au marché américain, alors que le pétrole et le gaz représentent environ 25 % des exportations totales du pays . Cette dépendance, longtemps jugée naturelle, est devenue un risque stratégique dans un contexte de tensions répétées avec Washington, notamment sous l’administration Trump, qui a imposé des tarifs sur de nombreux produits canadiens.
Dans ce contexte, le pivot vers l’Asie n’a rien d’idéologique. Il répond à une logique simple : l’Asie consomme de l’énergie, et en consommera toujours davantage. La Chine, en particulier, demeure massivement dépendante du charbon, qu’elle brûle à une échelle inégalée. Substituer une partie de ce charbon par du gaz naturel – y compris du GNL canadien – représente non seulement un gain économique pour le Canada, mais aussi un gain environnemental réel à l’échelle mondiale, même si ce constat demeure tabou dans certains cercles politiques.
Kimani rapporte que le rapprochement sino-canadien s’est accéléré après la rencontre entre le premier ministre Mark Carney et le président Xi Jinping, débouchant sur un partenariat stratégique touchant l’énergie, la technologie propre et la compétitivité climatique . Parallèlement, le Canada a renforcé ses liens avec l’Asie du Sud-Est, notamment la Malaisie, dans le cadre d’ententes touchant le GNL, le pétrole et les petits réacteurs modulaires.
L’Ouest canadien s’ouvre, l’Est reste muré
Ce virage est rendu possible par des choix d’infrastructures très concrets. Kimani souligne que l’expansion de Trans Mountain, mise en service en mai 2024, a presque triplé la capacité d’exportation de pétrole vers l’Asie, atteignant 890 000 barils par jour et ouvrant un accès direct aux raffineries asiatiques via le terminal maritime de Westridge . En parallèle, les premières expéditions de GNL depuis Kitimat, en Colombie-Britannique, ont ancré le Canada dans les marchés asiatiques à long terme.
Mais cette réalité souligne une asymétrie flagrante : tout ce qui est possible à l’Ouest a été interdit à l’Est.
Alors que l’Europe, après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, cherchait fébrilement des fournisseurs alternatifs au gaz russe, le Québec a non seulement refusé de jouer un rôle, mais a activement fermé la porte à tout projet permettant d’exporter du gaz vers l’Atlantique. En bloquant GNL Québec et toute infrastructure équivalente, la province s’est volontairement exclue d’un marché historique, naturel et géographiquement logique.
L’erreur stratégique québécoise
C’est ici que le coût politique et économique devient spécifiquement québécois. Là où l’Ouest canadien peut désormais parler de diversification, le Québec s’est enfermé dans une dépendance énergétique indirecte, continuant d’importer du gaz étranger – souvent américain – tout en refusant d’en exporter vers des alliés européens en situation de crise.
Le paradoxe est frappant : au moment même où Ottawa justifie son virage asiatique par la réduction des risques géopolitiques et commerciaux, le Québec a choisi l’option inverse, se privant volontairement d’un levier stratégique majeur. Cette décision n’a ni affaibli la demande mondiale de gaz, ni accéléré la transition européenne ; elle a simplement déplacé les volumes vers d’autres producteurs, parfois moins transparents, moins stables et moins alignés sur les intérêts occidentaux.
Alex Kimani note que le Canada cherche désormais à réduire son exposition à un « client dominant unique » en multipliant les marchés . Or, le Québec a fait exactement l’inverse : il s’est privé de toute capacité d’arbitrage géopolitique en refusant l’accès à l’Atlantique.
Une diversification à sens unique
Le virage asiatique du Canada est donc rationnel dans son principe. Remplacer du charbon asiatique par du gaz canadien est, à bien des égards, une stratégie gagnante sur les plans économique, environnemental et géopolitique. Mais cette rationalité s’arrête là où commence l’aveuglement européen.
En abandonnant le marché européen au moment précis où celui-ci en avait le plus besoin, le Canada – et surtout le Québec – a raté une occasion historique de s’imposer comme fournisseur stratégique de sécurité énergétique. L’Ouest a avancé, l’Est s’est retiré. Et aujourd’hui, alors que les flux énergétiques se redessinent à l’échelle mondiale, le Québec constate qu’en bloquant la porte de l’Est, il s’est surtout fermé à lui-même.



