Du gaz australien en Nouvelle-Écosse pendant que le Québec s’interdit d’exploiter le sien

Dans un contexte de tensions géopolitiques croissantes au Moyen-Orient et de volatilité accrue des marchés énergétiques, certaines réalités deviennent difficiles à ignorer. L’hiver dernier, la Nouvelle-Écosse a brûlé du gaz naturel… importé d’Australie. Un symbole frappant des contradictions énergétiques canadiennes, que rapporte Aaron Beswick dans les pages du The Chronicle Herald.

Une dépendance absurde aux importations

Comme le souligne Aaron Beswick, un méthanier battant pavillon grec, le Maran Gas Hector, a parcouru près de 25 000 kilomètres depuis l’Australie pour livrer du gaz naturel liquéfié au terminal de Saint John, au Nouveau-Brunswick. Ce gaz, acheminé ensuite par le réseau Maritimes and Northeast Pipeline, a servi à alimenter à la fois les foyers, l’industrie et la centrale de Tufts Cove en Nouvelle-Écosse.

La scène est presque irréelle : une province riche en ressources gazières potentielles consomme un gaz parmi les plus coûteux au monde, transporté sur une distance intercontinentale, alors même que des réserves locales demeurent inexploitées sous ses pieds.

Selon les données rapportées, ce gaz liquéfié importé pouvait atteindre entre 10 et 12 dollars américains par million de BTU une fois livré, un prix sans commune mesure avec celui observé en Alberta, où le gaz se négociait autour de 1,19 $ US au hub AECO. L’écart est vertigineux, et il traduit une réalité simple : produire localement change tout.

Le spectre du Moyen-Orient et la flambée des prix

Ce recours au gaz importé s’inscrit dans un contexte mondial déjà fragilisé. Quelques jours après l’arrivée du méthanier australien, les États-Unis et Israël frappaient l’Iran, ravivant les craintes autour du détroit d’Ormuz — point névralgique du commerce énergétique mondial.

Depuis, les prix du gaz naturel liquéfié ont presque doublé, et même en cas d’accalmie, les analystes ne s’attendent pas à un retour aux niveaux d’avant-crise, en raison des dommages aux infrastructures et des perturbations des chaînes d’approvisionnement.

Autrement dit, les juridictions qui ont fait le choix de dépendre des importations s’exposent directement aux secousses géopolitiques les plus imprévisibles. Une réalité que le Québec, tout comme la Nouvelle-Écosse, refuse encore trop souvent de regarder en face.

Une richesse sous terre… inaccessible

L’ironie atteint son comble lorsqu’on examine le potentiel énergétique de la Nouvelle-Écosse. Selon l’Atlas pétrolier terrestre de la province, il y aurait jusqu’à 36 billions de pieds cubes de gaz naturel dans les bassins de Cumberland et de Windsor, dont environ 6,5 billions récupérables.

Une ressource estimée entre 20 et 60 milliards de dollars.

Mais environ les trois quarts de ce gaz nécessiteraient la fracturation hydraulique pour être exploités — une technique interdite pendant plus d’une décennie, à la suite de pressions politiques et sociales similaires à celles observées au Québec.

Ce n’est qu’en 2025 que le gouvernement néo-écossais a levé ce moratoire, le premier ministre reconnaissant lui-même qu’« il n’est plus suffisant de simplement dire non ».

Une histoire étrangement familière pour le Québec

Le parallèle avec le Québec est évident.

Comme la Nouvelle-Écosse, la province a connu une vague d’exploration dans les années 2000, notamment dans la formation d’Utica, avant de céder à une opposition politique et militante qui a culminé avec une interdiction complète de l’exploration et de l’exploitation des hydrocarbures.

Résultat : le Québec importe aujourd’hui la totalité de son énergie fossile, tout en s’exposant aux fluctuations internationales — qu’il s’agisse du pétrole, du gaz naturel ou des produits dérivés.

Pendant ce temps, ailleurs au pays, l’Alberta et la Colombie-Britannique bénéficient de coûts énergétiques bien plus faibles, d’infrastructures existantes et d’un cadre réglementaire stable qui attire les investissements.

Gaz, électricité… et engrais

L’enjeu ne se limite pas à la production d’électricité ou au chauffage.

Le gaz naturel est également un intrant essentiel dans la fabrication des engrais azotés, notamment l’ammoniac et l’urée. Dans un contexte de tensions internationales et de chaînes d’approvisionnement fragilisées, l’accès à une source locale de gaz devient un enjeu stratégique pour la sécurité alimentaire.

Le Canada — et le Québec en particulier — s’expose ainsi à une double dépendance : énergétique et agricole.

L’échec de projets comme celui d’IFCO au Québec, faute d’accès à du gaz local, illustre parfaitement cette impasse. On refuse d’exploiter la ressource, puis on s’étonne de voir disparaître les investissements industriels.

Une transition énergétique sous contrainte

En Nouvelle-Écosse, comme au Québec, la transition vers les énergies renouvelables repose en grande partie sur le gaz naturel comme source d’appoint. Lorsque le vent ne souffle pas et que le soleil ne brille pas, ce sont les centrales au gaz qui assurent la stabilité du réseau.

Deux nouvelles centrales de 300 MW sont d’ailleurs prévues en Nouvelle-Écosse pour éviter des pannes lors des périodes de faible production renouvelable — avec, ironie supplémentaire, une réserve de diesel en cas d’interruption de l’approvisionnement en gaz.

Autrement dit, même dans les scénarios les plus ambitieux de transition énergétique, le gaz demeure indispensable.

Le coût de l’idéologie

Ce que révèle l’exemple néo-écossais, c’est le coût concret de décisions politiques fondées davantage sur l’idéologie que sur le pragmatisme.

Pendant plus d’une décennie, la province s’est privée de ses propres ressources, avant de se retrouver à importer du gaz de l’autre côté de la planète, à prix fort, dans un contexte géopolitique instable.

Le Québec suit encore cette trajectoire.

À l’heure où les tensions internationales menacent les approvisionnements énergétiques, où les prix explosent et où les besoins industriels — notamment pour les engrais — demeurent critiques, la question n’est plus de savoir si le gaz est nécessaire, mais d’où il doit provenir.

Et surtout : à quel prix collectif.

Car au bout du compte, ce sont toujours les citoyens qui paient — que ce soit à la pompe, sur leur facture d’électricité, ou dans le panier d’épicerie.

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