Un rapprochement énergétique se dessine entre le Canada et la France, avec le gaz naturel liquéfié au cœur des discussions. Mais alors que Paris cherche de nouvelles sources d’approvisionnement et qu’Ottawa vante désormais le Canada comme puissance énergétique, le Québec — pourtant situé directement sur l’axe atlantique vers l’Europe — semble largement absent de l’équation.
Au lendemain de la rencontre entre Mark Carney et Emmanuel Macron à Saint-Pierre-et-Miquelon, la ministre canadienne des Affaires étrangères Anita Anand a confirmé à Reuters qu’un partenariat avec la France impliquant du gaz naturel liquéfié canadien était « tout à fait concevable ».
Particularité pour le moins frappante : le gaz évoqué par Ottawa proviendrait de la côte Pacifique.
La France regarde vers le gaz canadien
La question énergétique occupait déjà une place importante dans la rencontre du 20 septembre entre Carney et Macron. Selon Reuters, le président français souhaite que le Canada augmente ses exportations de GNL vers l’Europe plutôt que de concentrer cette nouvelle capacité exclusivement vers l’Asie.
« Les projets canadiens de gaz naturel liquéfié peuvent aider. Ils sont importants pour l’Europe », a déclaré Emmanuel Macron.
La question prend une importance renouvelée pour Paris dans un contexte de tensions sur les marchés énergétiques et de volonté européenne de diversifier ses approvisionnements. Le gouvernement canadien avait d’ailleurs déjà annoncé, en février, des discussions avec la Commission européenne concernant notamment le mécanisme européen d’achat agrégé de GNL.
Le rapprochement franco-canadien ne se limite pas au gaz. En juin, la ministre Mélanie Joly et son homologue français Roland Lescure avaient convenu à Montréal de mettre sur pied des groupes de travail sectoriels touchant notamment l’énergie nucléaire et les minéraux critiques. Mark Carney et Emmanuel Macron avaient également discuté quelques jours plus tard à Paris d’une intensification des échanges et des investissements dans l’énergie, les minéraux critiques et les technologies avancées.
Le gaz naturel semble donc maintenant s’ajouter de façon beaucoup plus concrète à cette relation.
Du gaz du Pacifique pour approvisionner l’Europe
C’est ici que la situation devient particulière.
Le Canada a expédié en juin son premier chargement de GNL à grande échelle depuis LNG Canada, à Kitimat, en Colombie-Britannique. Le terminal, situé sur la côte Pacifique, a une capacité initiale d’environ 14 millions de tonnes par année et ses partenaires étudient actuellement une deuxième phase qui pourrait doubler cette capacité à 28 millions de tonnes.
Le gouvernement fédéral mise aussi fortement sur le futur projet Ksi Lisims LNG, toujours en Colombie-Britannique. Ottawa a annoncé en mai un premier contrat européen de longue durée avec l’entreprise allemande SEFE : un million de tonnes de GNL par année pendant une période pouvant atteindre 20 ans.
Un autre groupe allemand, Uniper, a également conclu une entente de 20 ans.
Dans le cas européen, cela ne signifie toutefois pas nécessairement qu’un méthanier quitterait la Colombie-Britannique pour contourner une partie du globe avant d’arriver en France ou en Allemagne. Anita Anand a expliqué à Reuters que le Canada étudiait avec l’Allemagne un système d’échanges — ou « swaps » — dans lequel le GNL canadien vendu depuis le Pacifique peut être écoulé sur un marché asiatique tandis que l’entreprise européenne bénéficie commercialement d’autres cargaisons provenant d’une source géographiquement plus proche.
Selon la ministre, la même logique pourrait s’appliquer à la France.
Il n’en demeure pas moins que la nouvelle capacité énergétique canadienne servant de levier dans les discussions avec Paris se trouve actuellement à des milliers de kilomètres de l’Atlantique.
Pendant ce temps, le Québec a fermé la porte au gaz
Le contraste avec le Québec est particulièrement marqué.
Le projet Énergie Saguenay proposait précisément la construction d’un complexe de liquéfaction permettant d’exporter vers les marchés internationaux du gaz naturel provenant de l’Ouest canadien en passant par le Québec et le Saint-Laurent.
Québec a refusé d’autoriser le projet en juillet 2021, invoquant notamment son analyse environnementale. Ottawa a ensuite refusé les autorisations fédérales nécessaires en février 2022, jugeant que les effets environnementaux négatifs importants du projet n’étaient pas justifiables.
Le gouvernement québécois est allé encore plus loin la même année. Depuis le 23 août 2022, la recherche et la production d’hydrocarbures sont interdites sur l’ensemble du territoire québécois.
Cette politique élimine pour le moment toute possibilité de développer une industrie gazière locale comparable à celles de l’Alberta ou de la Colombie-Britannique.
Le potentiel de la ressource continue néanmoins de faire débat. Dans une étude publiée en mai, l’Institut économique de Montréal soutenait que l’exploitation du gaz québécois pourrait générer 93 milliards de dollars d’activité économique supplémentaire sur 25 ans. Il s’agit cependant d’une estimation produite par un organisme favorable à la levée de l’interdiction et non d’une projection gouvernementale.
Une nouvelle géographie énergétique qui contourne le Québec
La rencontre franco-canadienne rend ainsi visible un paradoxe géographique.
Carney et Macron se sont rencontrés à Saint-Pierre-et-Miquelon, dans l’Atlantique, à proximité immédiate du Québec et des provinces atlantiques, pour parler notamment de sécurité énergétique européenne. La France souhaite davantage de GNL canadien. Ottawa répond que le Canada peut devenir un fournisseur de choix. Mais la nouvelle infrastructure sur laquelle repose cette ambition se développe essentiellement sur la côte opposée du continent.
Le Québec n’est pas formellement « exclu » d’un accord franco-canadien : aucun accord d’approvisionnement France-Canada définitif n’a encore été annoncé. En revanche, dans le secteur gazier, il ne dispose actuellement ni d’une production locale autorisée ni d’un terminal d’exportation de GNL permettant de prendre directement part à cette ouverture européenne.
Cette absence découle autant des décisions prises par Québec que de celles prises à Ottawa au cours de la dernière décennie.
Alors que le Canada cherche désormais à faire de ses ressources énergétiques un outil de rapprochement avec l’Europe, la Colombie-Britannique se retrouve donc en première ligne. Et si les discussions avec Paris débouchent sur des contrats semblables à ceux déjà conclus avec l’Allemagne, le Québec pourrait voir passer une nouvelle occasion de commerce énergétique transatlantique — cette fois entre deux partenaires francophones séparés par l’Atlantique.



