L’Amérique du Nord vit aujourd’hui une crise sanitaire d’une ampleur historique. Des dizaines de milliers de décès annuels liés au fentanyl frappent les États-Unis et le Canada, bouleversant des communautés entières, saturant les hôpitaux et fragilisant la cohésion sociale. Cette vague d’overdoses est alimentée par une chaîne d’approvisionnement internationale dont un maillon central se trouve en Chine : la production et l’exportation de précurseurs chimiques, acheminés ensuite vers le Mexique, où les cartels transforment la substance en un opioïde synthétique ultrapuissant.
À première vue, il ne s’agit que d’un problème de police internationale, où la complicité des réseaux criminels et la faiblesse des contrôles frontaliers expliqueraient l’ampleur du désastre. Mais pour certains analystes, il existe un parallèle troublant avec un épisode fondateur de la mémoire nationale chinoise : les guerres de l’Opium du XIXᵉ siècle. À l’époque, c’était la Chine qui subissait l’inondation de son marché par une drogue étrangère ; aujourd’hui, c’est l’Occident qui encaisse le choc.
Du XIXᵉ siècle à aujourd’hui : un miroir inversé
Au début du XIXᵉ siècle, la Chine impériale, sous la dynastie Qing, dominait un commerce extérieur strictement contrôlé. Les Britanniques, frustrés par leur dépendance coûteuse au thé chinois, ont trouvé une parade : exporter massivement de l’opium produit dans l’Empire des Indes. La dépendance se propage alors rapidement parmi la population chinoise, avec des effets sociaux et économiques dévastateurs.
Lorsque l’empereur Daoguang ordonne en 1839 la destruction des cargaisons britanniques à Canton, Londres répond par la force. La première guerre de l’Opium (1839-1842) se conclut par le traité de Nankin, qui ouvre de force plusieurs ports chinois et cède Hong Kong aux Britanniques. Une seconde guerre (1856-1860), impliquant aussi la France, accentue l’humiliation : l’opium est légalisé, et les traités dits « inégaux » imposent à la Chine des conditions commerciales et territoriales désastreuses.
Ces épisodes marquent le début du « siècle des humiliations » (1839-1949), encore omniprésent dans l’éducation et la propagande officielles. Pour Pékin, ils constituent la preuve historique de la perfidie occidentale et la justification d’une vigilance éternelle contre toute ingérence étrangère.
Le fentanyl, un fléau contemporain aux origines chinoises
Depuis une dizaine d’années, l’Amérique du Nord est confrontée à une épidémie d’overdoses liées au fentanyl, un opioïde synthétique 50 à 100 fois plus puissant que la morphine. La crise se mesure en chiffres brutaux : aux États-Unis, plus de 70 000 décès annuels imputés aux opioïdes synthétiques ; au Canada, les statistiques fédérales font état de milliers de morts chaque année, concentrées dans certaines provinces comme la Colombie-Britannique ou l’Alberta.
La fabrication du fentanyl à grande échelle nécessite des précurseurs chimiques spécifiques. Or, une part importante de ces substances est produite dans des usines chinoises, souvent sous couvert de légalité, puis exportée vers des intermédiaires mexicains. Les cartels, en particulier le cartel de Sinaloa et le cartel Jalisco Nouvelle Génération, assurent la transformation et la distribution vers les marchés nord-américains.
En 2019, sous pression diplomatique de Washington, Pékin a officiellement interdit la production et l’exportation illégale de fentanyl. Mais les résultats restent limités : des laboratoires chinois contournent la réglementation via des sociétés-écrans, des codes douaniers falsifiés ou des exportations de « pré-précurseurs » non encore inscrits sur les listes de contrôle.
Une revanche mémorielle?
La Chine nie toute intention hostile. Pourtant, la symétrie historique est difficile à ignorer. Au XIXᵉ siècle, la Grande-Bretagne profitait de la dépendance d’un rival pour en tirer un avantage économique et stratégique. Aujourd’hui, la position semble inversée : Pékin, tout en maintenant un déni plausible, laisse circuler des substances qui contribuent à déstabiliser ses adversaires.
Dans la culture stratégique chinoise, la mémoire est un instrument de pouvoir. Le Parti communiste nourrit et exploite le souvenir du « siècle des humiliations » pour souder la population et justifier une politique extérieure ferme. Dans cette perspective, voir l’Occident – et surtout les États-Unis – en proie à une épidémie opioïde peut être perçu en interne comme une ironie historique, voire comme une revanche tacite.
Un outil de guerre hybride?
La crise du fentanyl ne relève pas d’une guerre conventionnelle. Mais ses effets rappellent certaines stratégies de guerre hybride : affaiblir un adversaire en exploitant ses vulnérabilités internes, sans confrontation militaire directe.
Les bénéfices pour Pékin sont multiples. Sur le plan social et économique, la crise du fentanyl contribue à dévaster des communautés entières en Amérique du Nord. Les overdoses massives réduisent la disponibilité de la main-d’œuvre, affaiblissent la productivité et imposent une pression croissante sur les systèmes de santé publique. Les conséquences se mesurent aussi en termes de cohésion sociale, avec des familles brisées et des quartiers durablement fragilisés.
Cette situation offre également à Pékin une distraction stratégique de taille. Les gouvernements américain et canadien sont contraints de consacrer d’importantes ressources financières, politiques et opérationnelles à la gestion interne de la crise. Cette mobilisation détourne leur attention et leur capacité d’action de la confrontation géopolitique plus directe avec la Chine, offrant ainsi à cette dernière un espace pour avancer ses intérêts sans opposition maximale.
Enfin, la Chine bénéficie d’un déni plausible difficile à contrer sur le plan diplomatique. La production finale du fentanyl et sa distribution se font hors de ses frontières, principalement au Mexique par l’intermédiaire de cartels puissants. Cette configuration permet à Pékin de rejeter toute responsabilité directe, tout en laissant prospérer un flux qu’elle pourrait, si elle le souhaitait, contrôler beaucoup plus strictement.
Deux époques, un même schéma
Les parallèles entre les guerres de l’Opium et la crise du fentanyl sont tout aussi révélateurs. Dans les deux contextes, un fournisseur étranger inonde délibérément ou indirectement un marché rival avec une substance addictive, provoquant une dépendance de masse qui affaiblit la population touchée.
Les effets de cette dépendance, qu’il s’agisse de l’opium du XIXᵉ siècle ou du fentanyl actuel, déstabilisent profondément la société. Ils s’accompagnent d’une perte de productivité, d’une augmentation des troubles sociaux et d’un affaiblissement de la capacité de l’État à maintenir l’ordre et la stabilité. L’autorité politique et la confiance des citoyens envers leurs institutions se trouvent ainsi érodées.
Dans les deux cas, la puissance exportatrice tire un avantage stratégique de la situation. Les bénéfices peuvent être économiques, lorsque la vente de la substance rapporte directement, mais aussi politiques et géopolitiques, en fragilisant durablement un rival. Qu’elle soit le résultat d’une politique intentionnelle ou d’une tolérance calculée, cette dynamique confère un levier de pouvoir difficile à contrer.
Au XIXᵉ siècle, l’opium britannique a contribué à faire vaciller la Chine impériale. Au XXIᵉ, le fentanyl – ou plutôt ses précurseurs – contribue à fragiliser l’Occident. La différence, c’est que cette fois, Pékin n’est pas du côté des victimes.
Évidemment, rien ne prouve formellement que la Chine orchestre délibérément la crise du fentanyl pour se venger des humiliations subies il y a deux siècles. Mais la coïncidence est trop lourde d’histoire pour être ignorée. Dans un monde où la mémoire sert de boussole stratégique, la tentation d’un juste retour des choses – fût-il silencieux – pourrait bien s’inscrire dans la longue patience chinoise.



