À Ottawa, le gouvernement de Mark Carney multiplie les annonces économiques structurantes : mise à jour budgétaire, nouveaux outils d’investissement public, et surtout, la volonté de créer ou renforcer un « fonds souverain » canadien. Présenté comme un levier stratégique pour financer la croissance et les industries de demain, ce type d’instrument suscite un certain enthousiasme.
Mais derrière cette rhétorique ambitieuse, une contradiction fondamentale demeure : peut-on réellement bâtir un fonds de richesse nationale… en accumulant des déficits?
Un concept séduisant… mais mal compris
Sur le principe, un fonds souverain est une excellente idée. Des pays comme la Norvège ou Singapour ont démontré qu’il est possible de transformer des surplus — souvent issus des ressources naturelles — en un patrimoine durable pour les générations futures.
Or, comme le rappelle l’Institute for Government, ce modèle repose sur une condition essentielle : l’existence d’excédents. Un véritable fonds souverain « investit les surplus budgétaires d’un pays au bénéfice des générations futures » .
Le problème, c’est que les versions modernes proposées en Occident — y compris celles qui inspirent Ottawa — s’éloignent de plus en plus de cette définition.
Un fonds… sans richesse préalable
Dans une analyse critique publiée dans The Spectator, le chroniqueur Ross Clark souligne que le « National Wealth Fund » britannique, souvent cité en exemple, ne correspond pas à un véritable fonds souverain.
Pourquoi? Parce qu’il ne repose pas sur des surplus, mais sur des fonds publics redéployés dans un contexte budgétaire déjà déficitaire. Comme le note également le comité du Trésor britannique, ce fonds est financé « par l’impôt et l’emprunt » et non par une richesse accumulée .
Autrement dit, on parle moins d’un fonds souverain que d’un outil d’investissement public.
Le parallèle avec le Canada est difficile à ignorer.
Un Canada toujours en déficit
Le gouvernement Carney s’inscrit dans la continuité budgétaire de l’ère Justin Trudeau, marquée par des déficits persistants. Dans ce contexte, la création d’un fonds d’investissement public ne repose pas sur un excédent à capitaliser, mais sur des ressources empruntées ou réaffectées.
C’est précisément ce que critique Ross Clark : lancer un tel fonds dans un contexte de finances publiques fragiles revient, en substance, à investir en bourse avec de l’argent que l’on n’a pas.
Un instrument politique plus qu’un fonds de richesse
Les faits confirment cette lecture. Le modèle britannique — qui inspire largement les réflexions actuelles — vise avant tout à « mobiliser » ou « catalyser » l’investissement privé dans des secteurs jugés prioritaires par l’État, comme l’énergie verte ou les infrastructures .
On est donc loin d’un fonds passif qui accumule des rendements. Il s’agit plutôt d’un instrument d’intervention économique, dont l’objectif est de diriger le capital vers certaines industries.
Ce glissement n’est pas anodin.
Le risque de l’investissement politique
Ce type de fonds implique une autre réalité : un niveau de risque élevé. Le comité parlementaire britannique lui-même reconnaît que ce genre d’outil doit « accepter des échecs » pour atteindre ses objectifs .
Dans le secteur privé, ce risque est assumé par des investisseurs volontaires. Dans le cas d’un fonds public, il est assumé par les contribuables.
À cela s’ajoute un problème bien connu : les gouvernements ont historiquement de la difficulté à « choisir les gagnants ». Les décisions d’investissement peuvent être influencées par des considérations politiques — régions à séduire, industries à protéger, symboles à valoriser — plutôt que par la rentabilité réelle.
Une subvention déguisée?
Au final, plusieurs observateurs en arrivent à une conclusion simple : ces nouveaux « fonds souverains » ressemblent davantage à des mécanismes de subvention sophistiqués.
Le modèle britannique est explicitement conçu pour « attirer » des capitaux privés en réduisant leur risque. L’État devient ainsi un partenaire — ou un amortisseur — dans des projets souvent incertains.
Dans un pays comme le Canada, où l’État intervient déjà massivement dans certaines filières industrielles, ce type d’outil pourrait accentuer une tendance préoccupante : socialiser les pertes, tout en laissant les gains potentiels au secteur privé.
Un fonds sans fondations
Il ne s’agit pas de rejeter le principe d’un fonds souverain. Bien conçu, financé par de véritables surplus et géré avec discipline, il peut devenir un pilier de prospérité nationale.
Mais encore faut-il respecter les bases.
Sans surplus, sans retour à l’équilibre budgétaire et sans séparation claire entre logique économique et objectifs politiques, le concept perd tout son sens. Il devient un simple outil d’intervention publique financé à crédit.
Dans ce contexte, la stratégie du gouvernement Carney ressemble moins à une accumulation de richesse… qu’à un pari risqué sur l’avenir, financé par la dette du présent.



