La manifestation du 1er mai 2026, organisée dans le cadre de la Journée internationale des travailleurs, a rassemblé environ 3 000 personnes dans les rues de la métropole, selon le SPVM. Comme à chaque année, les revendications syndicales étaient au cœur du message : opposition aux réformes du gouvernement, dénonciation des politiques économiques, appels à la mobilisation.
Mais une scène en particulier, captée en vidéo et largement diffusée sur les réseaux sociaux, n’a pratiquement pas été relayée dans les médias traditionnels.
On y voit une guillotine installée au cœur du cortège. Devant elle, une effigie du ministre du Travail Jean Boulet. Puis une mise en scène : la lame tombe, simulant une décapitation.
Les images ont été rendues publiques notamment par Alexandra Lavoie de Rebel News, ainsi que par d’autres comptes sur les réseaux sociaux, qui ont diffusé plusieurs angles de la scène. Malgré cela, les grands médias — La Presse, Radio-Canada, TVA Nouvelles — ont couvert la manifestation sans jamais mentionner cet élément.
🚨 Simulation de l’exécution du ministre du Travail, Jean Boulet, dans les rues de Montréal lors de la manifestation syndicale de la Journée internationale des travailleurs?
— Alexandra Lavoie (@ThevoiceAlexa) May 3, 2026
En arrière-plan, on aperçoit le drapeau de la CSN ainsi que ceux d’autres syndicats.
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Ce silence est révélateur. Mais ce qu’il révèle surtout, c’est un malaise plus profond.
Car il faut le dire clairement : la gauche militante n’a aujourd’hui aucune gêne à mobiliser un imaginaire politique violent. Elle le fait ouvertement, publiquement, en pleine rue — puis se replie aussitôt derrière le registre de la plaisanterie lorsque vient le temps d’en répondre.
On dira que ce n’est qu’une caricature. Une exagération. Une mise en scène sans conséquence.
Mais non. Une guillotine n’est pas une blague.
Ce symbole renvoie à un moment historique précis où la politique a cessé d’être un affrontement d’idées pour devenir un processus d’élimination. Sous Maximilien Robespierre, durant la Terreur, des milliers de personnes sont exécutées au nom d’une pureté révolutionnaire toujours plus exigeante. La logique est implacable : celui qui s’oppose devient un ennemi, et l’ennemi doit disparaître.
Ce qui caractérise cette dynamique, ce n’est pas seulement la violence elle-même, mais la manière dont elle s’installe. Elle commence toujours par être justifiée, puis banalisée, puis mise en scène, avant de devenir une pratique acceptée. C’est exactement ce que montre la scène du 1er mai.
Car ce qui frappe, ce n’est pas seulement le geste, mais sa normalisation. Personne ne semble surpris. Personne ne semble choqué dans le cortège. Le symbole circule, s’expose, s’assume. Et dès qu’il est critiqué, il est immédiatement vidé de sa substance : « ce n’était qu’une blague ».
Ce mécanisme — dire une chose violente, puis la nier en la réduisant à une plaisanterie — n’est pas anodin. Il permet précisément d’installer un imaginaire sans avoir à en assumer les conséquences. Et cet imaginaire a une histoire.
Au XXᵉ siècle, sous Joseph Stalin, la logique de l’ennemi politique à éliminer devient systémique. Les purges, les dénonciations, les procès fabriqués, les camps de travail — tout cela repose sur une idée simple : certains individus n’ont plus leur place dans la société. Cette idée ne surgit pas de nulle part. Elle s’enracine dans une culture politique où la violence contre l’adversaire est progressivement acceptée.
Même sur le plan théorique, la notion de « dictature du prolétariat » formulée par Karl Marx a servi de point d’appui à des régimes qui ont justifié la concentration du pouvoir et la répression au nom d’un projet supérieur.
Ce que rappelle la guillotine, ce que réactive la mise en scène montréalaise, c’est cette continuité : une difficulté persistante à tracer une limite nette entre la contestation et l’élimination symbolique de l’adversaire.
Et c’est là que le problème devient pathologique. Il ne s’agit plus d’un excès isolé, il s’agit d’un rapport récurrent à la violence politique. On la dénonce chez l’autre jusqu’à la moindre «microagression», mais on la met en scène chez soi de manière beaucoup plus explicite ; on la condamne dans les discours ambigus de la droite, mais on la banalise dans les pratiques ouvertement revendiquées par la gauche ; on l’évoque toujours avec une pointe de défi, puis on la dissimule derrière l’excuse de l’humour.
Ce double standard ne tient plus. Une démocratie ne peut pas fonctionner durablement si une partie du débat public accepte de jouer avec des symboles d’exécution tout en refusant d’en assumer la portée. Ce n’est pas une question de sensibilité. C’est une question de cohérence.
Ce qui est en jeu ici, ce n’est pas seulement un geste malheureux dans une manifestation. C’est une incapacité à reconnaître que certains symboles franchissent une ligne — et qu’une fois cette ligne franchie, le débat public s’en trouve dégradé.
Il est temps que cette réalité soit reconnue. La gauche militante doit faire une introspection sérieuse sur son rapport à la violence symbolique. Non pas pour renoncer à la contestation — qui est légitime — mais pour cesser de la formuler dans un langage qui évoque l’élimination de l’adversaire.



