Iran : quand la gauche occidentale et certains grands médias deviennent les relais involontaires — ou complaisants — de la propagande des régimes autoritaires

Depuis la fin décembre, l’Iran est secoué par une insurrection d’ampleur nationale. Grèves, manifestations quotidiennes, défi ouvert au régime théocratique : les images et les témoignages qui parviennent de l’intérieur du pays décrivent une répression d’une violence extrême, menée sous couvert de coupures d’Internet et d’un discours officiel assimilant toute dissidence à une entreprise terroriste téléguidée par l’étranger. Or, face à cette réalité, une hypocrisie flagrante se déploie dans une partie de l’écosystème médiatique occidental — et plus encore dans certains cercles militants de gauche — qui, au nom d’un anti-impérialisme réflexe, en viennent à minimiser, relativiser ou nier l’agentivité même du peuple iranien.

La fabrique du mensonge visuel : l’Iran « normal » sous blackout

Dans une enquête récente, Iran International documente un phénomène troublant : des influenceurs étrangers, affichant un soutien appuyé à la République islamique, diffusent des images soigneusement mises en scène d’un Téhéran paisible — centres commerciaux animés, loisirs urbains, normalité factice — alors même que le pays traverse une répression sanglante sous blackout informationnel.
La journaliste Maryam Sinaiee rapporte que ces contenus ne peuvent exister sans autorisation officielle : les déplacements, les prises de vue et l’accès à certains lieux publics étant strictement contrôlés, surtout en période d’émeutes. Autrement dit, il s’agit d’opérations de communication approuvées, sinon commanditées par l’État iranien.

Le cas le plus emblématique est celui de Maram Susli, alias « Syrian Girl », influenceuse syro-australienne aux centaines de milliers d’abonnés. Sinaiee souligne que Susli diffuse des images prises hors contexte — parfois même retouchées par intelligence artificielle — accusant l’Occident et Israël de « mentir » pour justifier un hypothétique « regime change ». Certaines photos semblent captées en été, alors que Téhéran est en plein hiver, et d’autres laissent croire que l’influenceuse publie depuis l’Australie. Le message, lui, est constant : l’Iran serait calme, uni, soutenu par son peuple.

Cette mise en scène contraste violemment avec les informations recueillies par Iran International via des connexions Starlink et des témoignages médicaux : selon des sources concordantes, jusqu’à 2 000 personnes auraient été tuées depuis le début des manifestations, et les arrestations se compteraient par dizaines de milliers. La répression s’accompagne d’un changement de vocabulaire officiel : les « manifestants » deviennent des « terroristes soutenus par la CIA et le Mossad », passibles de la peine de mort pour moharebeh (« guerre contre Dieu »).

Quand l’anti-impérialisme efface les peuples

Cette distorsion narrative ne se limite pas aux influenceurs. Dans The New Republic, la journaliste Adrienne Mahsa Varkiani livre un réquisitoire implacable contre une partie de la gauche américaine qui, face aux soulèvements iraniens, oscille entre silence gêné et accusations délirantes de manipulation impérialiste. Elle rappelle que des millions d’Iraniens manifestent depuis des semaines contre un régime qui les opprime depuis 47 ans, au prix d’une répression militaire — tirs à balles réelles, hôpitaux saturés, morgues débordées.

S’appuyant sur les chiffres de la Human Rights Activists News Agency et de la Fondation Narges, Varkiani évoque plus de 10 000 arrestations et un bilan humain qui pourrait dépasser les 2 000 morts, dont de nombreux enfants. Pourtant, dans certains milieux militants occidentaux, ces faits sont relativisés, voire niés : la contestation serait avant tout un produit de la CIA, du Mossad ou d’Israël. Les Iraniens sont réduits au rang de figurants, de « pions » dans un récit géopolitique écrit à Washington.

Varkiani souligne l’absurdité morale de cette posture : ceux qui dénoncent l’orientalisme occidental reproduisent une forme d’orientalisme inversé, niant aux Iraniens toute capacité d’agir par eux-mêmes. Elle cite des figures médiatiques et militantes — de Glenn Greenwald à Max Blumenthal — qui préfèrent soupçonner une conspiration étrangère plutôt que reconnaître une révolution populaire contre un régime islamiste brutal.

Le silence complice au Canada

Cette cécité idéologique est également dénoncée au Canada. Dans le National Post, Beryl P. Wajsman parle sans détour de « complicité » médiatique et progressiste. Selon lui, alors que des dizaines de milliers d’Iraniens descendaient dans les rues de Montréal et de Toronto pour soutenir leurs compatriotes, la couverture médiatique est demeurée timide, tardive, presque réticente.

Wajsman observe une constante : les manifestations qui cadrent avec les obsessions de la gauche occidentale — anti-occidentales, anti-capitalistes ou anti-israéliennes — bénéficient d’un traitement empathique et soutenu. À l’inverse, lorsqu’un peuple se soulève contre un régime islamiste, rejette le Hamas, réclame la laïcité, l’égalité des femmes et une démocratie pluraliste, l’intérêt médiatique s’évapore. Il note l’ironie cruelle de progressistes « contre toutes les formes de suprématie », sauf lorsqu’elle est islamiste ; « contre la police », sauf lorsqu’il s’agit d’un État policier religieux.

Le cas québécois est particulièrement révélateur. Les débats sur la laïcité y sont omniprésents, souvent présentés comme discriminatoires. Or, comme le rappelle Wajsman, les Iraniens de la diaspora montréalaise incarnent une défense vécue, existentielle, de la séparation entre religion et État — forgée dans les prisons, l’exil et le sang. Leur voix aurait pu enrichir le débat public. Elle a été largement ignorée.

Une logique qui dépasse l’Iran

L’affaire iranienne s’inscrit dans un schéma plus large. Qu’il s’agisse de la Russie, de la Chine ou d’autres régimes autoritaires, une frange de la gauche médiatique occidentale semble prête à reprendre, consciemment ou non, les éléments de langage de puissances qui se définissent d’abord par leur hostilité aux États-Unis. Dans cette grille de lecture binaire, l’Amérique est toujours le mal premier ; ses adversaires bénéficient, par défaut, d’une indulgence coupable.

Le résultat est une inversion morale : au nom de l’anti-impérialisme, on excuse l’impérialisme interne de régimes qui écrasent leurs propres peuples. On dénonce la propagande occidentale tout en avalisant celle de Téhéran, de Moscou ou de Pékin. Et surtout, on trahit ceux qui, sur le terrain, risquent leur vie pour des valeurs que ces mêmes progressistes prétendent défendre.

Voir, nommer, ne pas trahir

Les Iraniens ne demandent pas que l’Occident mène leurs combats à leur place. Comme le rappelle Beryl Wajsman, ils demandent d’abord à être vus, entendus, pris au sérieux. Les réduire à des instruments de Washington ou de Tel-Aviv n’est pas une posture critique : c’est une négation de leur humanité politique.

L’information est devenue un champ de bataille. Refuser de reconnaître cette réalité — ou pire, participer à sa falsification — n’est ni de la neutralité journalistique ni de la prudence idéologique. C’est, pour reprendre les mots de Wajsman, une forme de complicité.

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