Depuis des mois, la tarification du carbone est contestée au Québec. Hausse du coût de la vie, pression sur les entreprises, impact sur les prix de l’énergie : le débat est bien réel, et il ne faiblit pas. Mais pendant que Québec maintient son système, un autre phénomène, beaucoup plus déterminant, est en train de se produire à l’échelle mondiale : le marché du carbone lui-même — sur lequel repose cette tarification — traverse une crise de crédibilité au moment même où on cherche à le généraliser.
C’est ce paradoxe que met en lumière Alan Mammoser dans une analyse publiée par Oilprice.com. Le marché volontaire du carbone, censé servir de fondation au système, ne couvre toujours moins de 0,5 % des émissions mondiales après des années de développement. Ce marché, loin d’être marginal seulement par sa taille, a été ébranlé par des scandales répétés concernant la qualité des crédits, notamment dans des projets forestiers en Asie du Sud-Est. Autrement dit, la base même du système est contestée : on doute de plus en plus que ces crédits correspondent réellement aux réductions d’émissions qu’ils prétendent représenter.
Et pourtant, c’est précisément ce système que l’on cherche aujourd’hui à étendre. Les marchés dits « de conformité », c’est-à-dire obligatoires, couvrent désormais environ 23 % des émissions mondiales, toujours selon Oilprice.com. Leur expansion est rapide, et elle repose sur une idée simple : faire du carbone un coût incontournable pour les entreprises. C’est dans cette logique que s’inscrit le Québec, avec son système de plafonnement et d’échange lié à la Californie. Ici, le carbone n’est plus un signal théorique : il s’agit d’un coût bien réel, intégré à l’économie.
Mais c’est là que la contradiction devient difficile à ignorer. Le système sur lequel repose cette tarification est en train d’être élargi à l’échelle mondiale, notamment via l’Article 6 de l’Accord de Paris, qui vise à permettre l’échange de crédits carbone entre pays. L’objectif est de créer un marché global, standardisé, où les crédits pourraient circuler librement. Or, cette expansion survient alors même que la valeur réelle de ces crédits est remise en question.
Le risque est donc double. D’une part, on impose un coût croissant aux entreprises et aux consommateurs à travers la tarification carbone. D’autre part, ce coût repose sur un mécanisme dont l’efficacité environnementale demeure incertaine. Dans un marché globalisé, les entreprises chercheront naturellement les crédits les moins chers, peu importe leur provenance. Cela signifie que la réduction des émissions pourrait de plus en plus se faire ailleurs — sur papier — plutôt que localement. Le système tend ainsi à devenir un marché de compensation, où l’objectif n’est plus nécessairement de réduire, mais de payer pour compenser.
Pour le Québec, les implications sont concrètes. En étant déjà intégré à ce système, la province s’expose à un marché mondial dont elle ne contrôle ni les règles, ni les prix, ni les standards. Le coût du carbone, déjà bien présent ici, pourrait être influencé par des décisions prises ailleurs, dans un système en pleine transformation et encore largement instable.
Dans un contexte de tensions énergétiques mondiales — où chaque hausse de prix se répercute immédiatement sur l’économie — la question devient inévitable. Faut-il continuer à imposer une tarification carbone basée sur un marché dont la crédibilité est contestée, au moment même où ce marché s’apprête à devenir la norme mondiale?
Le débat ne porte plus simplement sur l’existence ou non d’une tarification du carbone. Il porte sur la solidité du système qui la justifie. Et à mesure que ce système se fragilise, la position du Québec apparaît de plus en plus difficile à défendre.



